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Sécurité
Sociale

 

 

 

     

    

 

 


Dr. Georges Khadige

A la Sécurité Sociale
Deux réalisations très importantes:
La pleine cohésion de l'institution et
une situation financière extrêmement saine



Entretien conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou  (6/4/2005)

Car il est bien réel celui-là...

Nous connaissons tous malheureusement le Liban de la corruption, de la gabégie et du déshonneur. Nous en sommes régulièrement aspergés ... jusqu'au dégôut !

Pourtant, il est un autre Liban que nous connaissons peu mais qui n'en existe pas moins. Ce Liban-là est peuplé de femmes et d'hommes peut-être différents de ceux qui envahissent les colonnes et les écrans de nos médias.

Ces personnes nous entourent. Nous les côtoyons tous les jours. Leur choix fut d'ignorer les chemins de l'émigration et de s'agripper à leur sol natal. 

Fonctionnaires de l'administration, membres de la société civile au sens large, en activité ou à la retraite, loin des feux de la rampe, elles tissent notre quotidien.

Cette rubrique se propose de vous les faire connaître. Découvrons-les ensemble...


Un père et une mère hors du commun.

Si je dois parler de ma vie, je voudrais parler un peu de ma vie pré professionnelle et ensuite j’insisterai d’avantage sur ma vie professionnelle.

Ma vie pré professionnelle a commencé par être marquée par plusieurs points qui ont vraiment déterminé ma vie et, jusqu’à présent, je peux dire que je suis façonné par ces évènements.

Le premier est que j’ai eu une mère et un père hors du commun. Vous allez me dire: « Tout le monde peut dire ça ». C’est vrai. Mais quand je vous aurais expliqué pourquoi, vous reconnaîtrez que ce n’est pas possible, tout le monde ne peut pas dire la même chose. Personne, même au Liban, ne peut dire la même chose. Pourquoi ? Parce que j’ai eu une maman qui est née en 1902 et en 1916, en pleine guerre mondiale, à l’âge de 14 ans, elle a fait une infection à la jambe. Il n’y avait plus de médecins valables au Liban, ils avaient tous pris la fuite car l’empire ottoman était avec l’Allemagne, donc les professeurs français avaient quitté. Pris de panique, le médecin qui était resté au Liban, probablement un imbécile, que Dieu lui pardonne, l’a amputée de la jambe à l’âge de 14 ans et il l’a amputée à peut-être 10 à 15 cm au-dessus du genou (et non au dessous), lui laissant un petit moignon, comme on l’appelle, donc un bout de jambe. Vous imaginez ce qui peut advenir à une jeune fille qui était belle mais amputée d’une jambe et à quelle vie elle était destinée!

Mais ma mère avait une foi à transporter les montagnes. Les Sœurs chez qui elle étudiait, les Sœurs de la Sainte Famille Française, l’encourageaient à entrer au couvent, sous prétexte, qu’avec son handicap, elle ne pourrait pas se marier. Heureusement que par la suite, elle a pu voyager en France. On lui a indiqué une maison qui faisait des prothèses et on lui a fait une prothèse extraordinaire qui lui permettait de marcher, de danser, faire même de l’alpinisme et personne ne pouvait remarquer qu’elle était amputée d’une jambe. Puis elle a rencontré mon père qui l’a épousée, malgré son handicap, c’est pour cela que je dis: «Des parents extraordinaires!».

En 1934, mon père et ma mère se sont mariés. De nos jours, on s’est habitué, avec les guerre,s à tout ce que l’on fait pour les handicapés (les campagnes etc.), mais en 1934, un handicapé était quelqu’un au ban de la société. Ce n’était pas comme aujourd’hui.

Que ma mère ait donc pu surmonter son handicap pour mener une vie normale et se marier, sans compter, entre parenthèses, qu’en cours de route, elle a eu son bac français à une époque où peut-être 1 fille sur 10.000 au Liban avait son bac français (il n’y avait pas encore de bac libanais de toute façon). Elle a fait sa licence en droit et a été la deuxième femme licenciée en droit au Liban après Nina Trad. Elle a étudié aussi la peinture, la musique, obtenu le prix Pleyel de Paris, étudié l’anglais et obtenu le diplôme de senior langage de la faculté d’Oxford en Angleterre etc. Mais le plus important c’est qu’elle s’est mariée avec un homme aussi extraordinaire qu’elle, mon père, pour bien vouloir l’épouser car, si les gens ne pouvaient pas voir qu’elle était amputée, pour lui, lorsqu’ils étaient dans l’intimité, elle enlevait son appareil, sa prothèse et elle n’avait plus qu’un moignon. Ma mère a eu 3 enfants (j’ai perdu une sœur à l’âge d’un an) et a vécu jusqu’à 93 ans.

Le courage de ma mère, la ténacité de ma mère, la foi de ma mère, m’ont beaucoup, beaucoup impressionné. Le modèle, aussi bien de ma mère que celui de mon père, ont toujours été pour moi un moteur vraiment très important et je vais vous raconter une petite histoire. Un jour, j’ai reçu une très belle femme venue me consulter : belle taille, brune, grande, très belle femme et moi je suis assez sensible à la beauté et j’ai été très impressionné par cette dame. En sortant, elle m’a serré la main. J’ai eu comme un choc. Quelque chose m’a rebuté et m’a remué. Je n’ai pas compris pourquoi? Qu’est- ce qu’il y avait dans sa main ? Puis je regarde discrètement et je vois qu’elle avait un doigt en moins. Et alors à ce moment là, j’ai réalisé encore plus la noblesse de cœur extraordinaire de mon père. Combien j’ai été moi-même secoué par un doigt manquant dans la main droite d’une femme superbe, une sorte de star, et mon père a pu vivre 40 ans exactement, de 1934 à 1974, avec une femme amputée d’une jambe qui, chaque soir, enlevait sa prothèse et la mettait à côté du lit. Et il lui a fait 3 enfants, a vécu avec elle 40 ans et je peux témoigner que je ne l’ai jamais, durant les 40 ans, entendu une seule fois, faire la moindre allusion blessante ou désobligeante envers ma mère. Cela a été pour moi un grand modèle.

Une enfance vécue dans la prospérité, mais une affaire familiale qui périclite brusquement et que je sauve de la failllite.

Le deuxième évènement qui m’a beaucoup impressionné et qui continue à conduire ma vie. Dieu merci, c’est le fait que dans mon enfance, mes parents avaient une vie prospère. Mon père gagnait beaucoup d’argent, il avait une très belle maison de commerce, on avait voitures, chauffeur, domestiques etc. et j’ai donc été très choyé, presque même un enfant gâté. Mon père avait un grand faible pour moi et on l’accusait même d’être partial, d’avoir plus de préférence pour moi que pour ma sœur qu’il aimait beaucoup quand même. J’ai donc été vraiment l’enfant gâté. A l’école, partout etc., on sentait l’enfant gâté, l’enfant gavé, toujours de l’argent de poche, toujours des livres nouveaux, jamais usagés, etc.

Mais, lorsque j’étais à la faculté en tant que séminariste et faisais en même temps des études de droit, l’affaire familiale a commencé à péricliter et alors ça a été les restrictions. Comme je voulais aller faire mon doctorat en France, mon père ne pouvait plus me payer le voyage. Alors j’ai été trouver le directeur pour lui demander une lettre de recommandation à l’ambassade de France pour avoir une bourse. Et lui, connaissant la gloire de la famille Khadige, m’a dit : «Un fils Khadige a besoin d’une bourse ?». J’ai alors été très meurtri par cette réponse et en ai eu presque eu les larmes aux yeux et je me suis contenté de lui répondre : « Monsieur le directeur, personne ne sait ce qu’il y a chez les autres ». Il a alors été très touché par cette réflexion, a eu presque honte de lui-même et m’a donné la recommandation demandée et j’ai pu obtenir la bourse. J’ai alors été faire mes études à Lyon que j’ai du d’ailleurs interrompre parce que ma mère m’avait envoyé un SOS me disant que la maison de commerce était au bord de la faillite.

J’ai du rentrer précipitamment et interrompre, pour un temps, mes études que je n’ai plus repris en France, sauf pour ma soutenance de thèse, et j’ai plongé, à peu près pendant un an à un an et demi, dans toutes les histoires du bureau qui m’empêchaient de dormir. Je me voyais chaque matin me réveillant avec la maison déclarée en faillite. Je devais négocier avec les banques, les créanciers, c’était quelque chose d’infernal et, finalement, par la grâce de Dieu et c’était un miracle de la Providence, j’ai réussi à assainir la situation et à sauver la maison de la faillite mais, évidemment, les rentrées étaient très faibles et c’était une époque où je devais, en même temps, préparer ma thèse et travailler. J’allais donc travailler le soir, avec un ami, dans la maison de commerce de mon père qui était juste à côté de la municipalité (au-dessus du Grand Café actuellement) et je travaillais parfois jusqu’à minuit, minuit et demi et en quittant, j’attendais le tramway parce que le tramway était à 5 piastres. Je ne payais pas un service parce que le service était à 25 piastres et je me disais que, pour le prix d’un service, je pouvais faire 5 trajets.

C’est vous dire qu’après avoir eu une enfance presque d’enfant gâté, j’ai eu un début de jeunesse très difficile : pas de voiture alors que la plupart de mes amis en avaient une. Même quand je devais sortir avec une jeune fille, j’allais dans sa voiture à elle et vous imaginez combien c’était éprouvant et humiliant pour un jeune homme, etc.

Par la suite, j’ai eu la chance de trouver un emploi à la sécurité sociale comme chef du contentieux, puis directeur administratif et les vaches maigres ont commencé à disparaître.

Ce que j’ai gardé de cette époque, c’est une grande compréhension pour les gens en difficulté...

Mais ce que j’ai gardé de cette époque, c’est une grande compréhension pour les gens en difficulté et ça m’a toujours déterminé dans ma vie professionnelle : quand on est obligé de faire des poursuites pour un client et que la personne poursuivie vient m’exposer ses difficultés, j’essaye, par tous les moyens, sans sacrifier évidemment les intérêts de mon client, de l’aider, de lui donner des délais, de lui faciliter les choses, d’obtenir de mes clients le maximum de concessions. Parfois mes clients me disent : « Mais ce sont de comédiens et des menteurs ». Je leur réponds : « Pas nécessairement. Nous n’étions pas comédiens, nous n’étions pas menteurs lorsque moi je me débattais pour sauver la maison de mon père. Ni mon père n’était un comédien et un menteur, ni moi-même, j’étais comédien et menteur. Nous étions des personnes qui avions eu des difficultés et qui nous trouvions dans une situation difficile tout en étant très honnêtes et très sincères. Par conséquent, pourquoi voulez-vous que nous ne fassions pas bénéficier ces gens du même doute ».

Et grâce à Dieu, après 45 ans de vie professionnelle, je peux dire que je n’ai jamais accepté d’aller au-delà du minimum raisonnable avec les gens parce que je me suis toujours identifié à eux. Quand j’étais chef du contentieux à la sécurité sociale, que de fois je recevais des gens à qui on avait envoyé des sommations et je les recevais toujours avec des égards, leur offrant un café, essayant d’atténuer leur émotion en leur disant : « Ecoutez, je vous comprends, moi aussi je suis passé par là et tout le monde peut avoir des problèmes. Ne croyez pas que je vous tienne pour des escrocs, des filous ou des menteurs, pas du tout. Vous êtes probablement des gens de très bonne foi, etc. ».

Par conséquent, c’est pour cela que j’ai voulu évoquer ces deux évènements car ils ont déterminé toute ma vie. Evidemment, mon passage au séminaire aussi m’a beaucoup marqué, mais mon père, ma mère, les problèmes financiers de mon père, les difficultés financières que j’ai eues moi-même, ces attentes à minuit, minuit et demi d’un tramway qui mettait peut-être une demi heure pour venir alors que dix services passaient à ce moment là et que je n’en prenais aucun, les supplications presque que je devais faire aux banques etc. pour nous accorder un petit délai, tout cela est resté gravé dans ma mémoire et c’est pour cela que je suis toujours très peiné quand je vois des gens qui oublient. Je me dis: « Comment ils oublient ? Comment ceux qui ont connu des difficultés oublient ? » Souvent je me dis : « Les juifs qui ont été tellement persécutés, comment peuvent-ils se transformer en persécuteurs ? ». Moi j’ai profité, par la grâce de Dieu, des épreuves que j’ai subies pour ne pas les faire subir aux autres. C’est comme la parabole de l’Evangile que j’aime beaucoup du maître qui remet une grosse dette à son serviteur lequel, en sortant, voit un camarade à lui qui lui devait une toute petite somme, qui le prend au collet et qui lui dit : « Tu vas me rendre tout ça, sinon je vais te jeter en prison » et qui a scandalisé les autres qui ont rapporté ça au maître et le maître lui a dit : « Moi qui te remets ta grosse dette, ne devais-tu pas en faire autant avec ton camarade ? Puisque c’est comme ça, tu vas payer jusqu’au dernier centime ». Ca aussi, ça m’a beaucoup influencé.

Et là, je vais raconter un détail et c’est un témoignage important. Quand on a réussi à assainir la situation au bureau, les employés sont venus me trouver en me sortant des traites qu’avaient signées, en notre faveur, quelques petits clients qui avaient acheté des produits et qui n’arrivaient pas à payer. Maintenant qu’ils étaient rassurés que le bateau avait été remis à flot et que tout danger était passé, ils n’avaient plus que l’idée de poursuivre ces pauvres gens pour des sommes qui ne représentaient peut-être pas le centième de ce que nous devions nous même et qu’on a pu payer d’ailleurs avec les biens de ma mère.

Je les ai regardés (ils ont du me prendre pour un fou ce jour là ou pour un imbécile), et je leur ai dit : « Vous me voyez, moi, à qui Dieu vient de faire un miracle, nous avons été repêchés de 100 mètres sous terre, vous me voyez maintenant poursuivre ces pauvres gens qui nous doivent en monnaie de l’époque l’un 500 livres et l’autre pour 300 livres (c’est vrai qu’on parlait encore de 50 et de 100 à l’époque mais quand même ...), les prendre au collet et leur dire : allez, vous allez me les rendre, sinon je vous déclare en faillite ?. Moi je vais le faire ? Est-ce comme cela que l’on est reconnaissant à Dieu, à la Providence, de nous avoir sortis – excusez moi du mot - de la m…, moi je vais poursuivre ces gens là ? ». Je leur ai dit : « Apportez moi ces traites ». Je prends les traites et je les déchire devant eux. Ils me regardaient ahuris en se disant : « Il ne veut pas les exécuter, bon, mais pourquoi il les déchire ? ». Je leur ai dit : « Je vais les déchirer pour ne pas qu’il y ait le moindre accident, que personne, par erreur ou à mon insu, ne puisse réclamer une de ces traites à quelqu’un ».

Ceci je ne devrais pas le dire, mais je le dis car j’estime que c’est quand même un témoignage sur lequel beaucoup de gens doivent méditer car, constamment, je vois des situations pareilles, des gens que vous tirez (nous avocats), des gens que nous tirons d’un pétrin terrible et à peine tirés du pétrin, ils reviennent à la charge pour vous demander de coincer quelqu’un qui se trouve dans une situation beaucoup moins dramatique que celle où ils étaient et dont ils veulent avoir la peau. Moi je me suis toujours refusé à faire cela. Je leur ai dit : « Je regrette mais je ne suis pas homme à servir des causes pareilles ».

Pour ce qui est de ma vie professionnelle, il est incontestable que la Providence est intervenue. Après que j’aie quitté le séminaire, licencié en droit, grâce à l’assistance de Mgr Ziadé, Paix à son âme, qui avait insisté pour que je fasse le droit parallèlement au séminaire et, comme je n’avais pas continué le séminaire, je me suis retrouvé licencié en droit, j’avais fait aussi des DES en France etc. et je préparais ma thèse, mais deux évènements devaient déterminer ma vie professionnelle.

Un enseignement de chaire à l'USJ

Le premier, c’est que j’ai reçu immédiatement une proposition du père Ducruet qui était, à ce moment là, chancelier de la faculté de droit, pas encore recteur et qui me dit : « Pourquoi voulez-vous retourner en France maintenant que vous avez arrangé les affaires de votre père ? ». Je lui ai répondu : « Parce que je veux continuer mon doctorat et faire l’agrégation ». Il me dit : «L’agrégation pour moi ne signifiera rien. Je vous propose immédiatement un enseignement de chaire», parce que j’avais été assistant à la faculté de droit de Lyon durant 2 ans, le premier assistant libanais dans une faculté de droit française. Il m’a dit : «Vous avez déjà fait vos premières armes, je vous propose un enseignement de chaire» et il m’a proposé un enseignement de chaire et je termine en juin ma 41ème année d’enseignement, grâce à cette offre que m’avait faite le Père Ducruet.

Chef du contentieux à la sécurité sociale puis directeur.

Mais évidemment, l’enseignement ne procurait pas grand-chose. Il me procurait 400 livres à l’époque, en 1964, ce n’était pas rien, mais cela ne pouvait pas faire vivre quelqu’un, surtout que je devais entretenir ma famille car la maison de commerce périclitait.

La Providence a voulu que ma cousine ait vu dans le journal une annonce que l’on recrutait à la sécurité sociale des directeurs. Je me renseigne, c’était sur dossier. Pas d’examen, sur dossier et ils payaient 1.500 livres, presque la paye d’un ministre à l’époque. Je présente mon dossier. Evidemment, le dossier était très éloquent à l’époque, mais il y avait quelqu’un de plus pistonné que moi. Mais comme mon dossier était plus important, ils nous ont mis ex æquo avec mon nom en premier, mais ils l’ont pris à lui et moi, j’ai attendu. Quelques mois après, un ami à nous a été nommé ministre du travail et des affaires sociales : Wajdi Mallat. Je vais donc le voir et je lui dis : « Voilà ! ». Il s’énerve : « Comment vous ne le nommez pas… ». On me nomme chef du contentieux, mais chef du contentieux, c’était un grade inférieur et j’encaissais 800 livres à ce moment là, alors 800 et 400 = 1.200 L.L., ça devenait correct.

3 ans après, mon concurrent démissionne et va à un autre poste et on m’attribue le poste de directeur qui était déjà à 2.000 livres, alors 2.000 et 400 = 2.400 L.L., j’étais vraiment à l’aise et je pouvais songer à me marier et effectivement, l’année suivante en 1969, je me suis marié et 2 ans après nous avons eu notre premier enfant et j’ai soutenu ma thèse. C’était vraiment une vie calme, paisible et qui n’était plus empreinte de contraintes financières. Ca allait bien, je pouvais aider ma famille, mes parents et je faisais vivre convenablement la famille et heureusement que fin 71, un ami me dit : « Que restes-tu faire à la sécurité sociale ? » et il me propose de fonder avec lui une société de services. Je lui ai dit : «Moi je n’ai pas de capitaux», il me répond : « Ca n’a pas d’importance, moi je t’assure un minimum de 2.000 livres par mois, abstraction faite de ce que fera la société ».

Je quitte la sécurité sociale et mon cabinet d'avocat démarre.

Alors je prends mon courage à deux mains, je présente ma démission le 31 décembre 1971 et le 1er janvier 72, je quitte. Nous fondons la société et parallèlement, je lance mon cabinet d’avocat car en fait, je n’avais jamais vraiment exercé que par le biais de la sécurité sociale. La société n’a pas beaucoup démarré mais mon cabinet d’avocat, Dieu merci, a démarré et j’ai pu avoir les premiers contentieux. Alors, quand la guerre est arrivée, nous avons liquidé la société parce qu’il n’y avait plus moyen de travailler et moi j’ai continué à mener ma vie professionnelle avec ma clientèle. Evidemment, comme tous les avocats, j’ai été très affecté par la guerre et les années 75 et 76 étaient des années difficiles. Heureusement que j’avais quelques contentieux qui m’assuraient un petit revenu fixe, sinon ça aurait été pénible.

Conseiller du ministre du travail, le Dr. Assaad Risk, et des années très fructueuses sur le plan législatif.

Heureusement qu’en 76, un ami le Dr Assaad Risk, a été nommé ministre du travail et il me propose d’être son conseiller. Je lui ai dit : «Volontiers!». J’étais relativement jeune à l’époque. En 76, je devais avoir 38 ans et j’ai collaboré avec lui. J’avais des indemnités de 2.000 livres, c’était très important, plus les petits revenus de l’enseignement et des contentieux qui m’étaient restés. On a pu traverser 2 à 3 années difficiles et on a fait beaucoup de bon travail. Il y a eu le décret loi n.17 qui a réglé les relations entre les employeurs et les salariés suite à la guerre et c’est un décret loi qui a beaucoup servi. On a révisé le code de la sécurité sociale, on a créé l’office national de l’emploi, on a révisé les tribunaux du travail. On a fait beaucoup de beau travail durant ces années là. C’étaient des années très fructueuses, sur le plan législatif, avec le Dr Assaad Risk. Puis, quand le cabinet est tombé, je suis revenu à mes travaux.

Mais heureusement, le travail a plus ou moins repris. J’ai loué le local de mon bureau et je l’ai loué avec beaucoup de craintes et d’appréhensions. Je l’ai loué en 1978 à 16.000 livres et c’était quand même très risqué. Après ça, il y a eu les évènements, l’assassinat de Tony Frangieh etc. On s’est repliés ici, maison bureau, et figurez-vous qu’on est restés dans cet appartement maison bureau jusqu’en 1995. En 1992, j’avais eu l’occasion d’acheter un appartement à Achrafieh que nous avons mis quelque temps à aménager. Il était prêt en novembre 94. Nous avons déménagé en novembre 94 et j’ai aménagé mon bureau et même maintenant, grâce à Dieu, nous avons pris un étage qui est le même bureau, mais délocalisé où se trouve mon fils.

PDG de la sécurité sociale en 1983 et deux réalisations très importantes.

Et là vraiment, ça a été une situation financière et familiale beaucoup plus détendue. En 83, j’ai été élu président de la sécurité sociale. C’était à la fois une grande responsabilité et une grande joie pour moi parce que la sécurité sociale que j’avais quittée administrativement en 1971, j’y revenais cette fois en n.1, président du conseil d’administration, et j’avais beaucoup de projets en tête. J’en ai réalisé quelques uns, Dieu merci, mais ç’aurait été une autre période que j’en aurais réalisé beaucoup plus. C’était encore la guerre. On n’était jamais sûr de pouvoir nous réunir la semaine suivante dans le même local que la semaine d’avant.

Mais malgré tout, durant 5 ans, de 83 à 88 j’ai fait un très beau travail. D’ailleurs les gens en témoignent, ce n’est pas à moi de le dire. Il y a surtout deux réalisations très importantes. J’ai conservé la pleine cohésion de l’institution et deuxièmement, je lui ai conservé une situation financière extrêmement saine. Quand j’ai quitté en janvier 88, j’ai laissé des milliards dans les caisses de la sécurité sociale qui était dans une situation impeccable sur le plan financier et qui n’avait jamais arrêté les prestations durant les 5 ans de mon mandat. On payait aux hôpitaux, on payait aux médecins, on payait les prestations aux salariés. Tout fonctionnait vraiment impeccablement. Comment après, on a laissé cette institution qui avait survécu à 5 années de guerre terrible et qui n’était pas loin de la fin d’ailleurs car en 88 nous étions à 2 ans de la fin des évènements, comment après, cette institution s’est effondrée pour avoir aujourd’hui un déficit de 260 milliards puisés dans la caisse des indemnités de fin de service ?

On dit que l’Etat ne paye pas ses contributions, mais de mon temps aussi l’Etat ne payait pas ses contributions. Mais évidemment, quand on réduit les contributions de 50 pour cent d’un coup, ce n’est pas étonnant qu’on aboutisse à un déficit. Si vous aviez 2 emplois et un train de vie et vous renoncez à l’un d’eux qui vous assurait 50 pour cent de vos revenus parce que vous n’avez plus envie de travailler et vous voulez maintenir le même train de vie, évidemment vous allez à la faillite et c’est ce qui est arrivé.

D’ailleurs je l’ai dit à la télévision, à la LBC et partout, je l’ai dit : «C’est une décision suicidaire. Comment on réduit les cotisations de 50 pour cent d’un coup ? Ca ne s’est jamais vu ! Dans les pays civilisés, on réduit de 0,8, de 2 de 3 de 5 pour cent ; on réduit de 50 pour cent d’un coup comme cela ? de 30 pour cent à 15 pour cent comme cela du jour au lendemain ? C’est quelque chose d’incroyable !»

Et moi, vraiment, je souffre parce que, qu’on le veuille ou non, je crois qu’il y a 2 personnes pour qui la sécurité sociale est vraiment le « baby » et il n’y en a pas 3 : c’est le Dr Rida Wahid qui était mon directeur général quand je suis entré à la sécurité sociale et qui reste un ami avec lequel je maintiens le contact que je n’ai jamais interrompu et moi-même. Tous les deux nous sommes les seuls au Liban à pouvoir dire que la sécurité sociale est notre baby parce que les autres, la plupart sont des amateurs, des amateurs… et ils vous disent qu’ils s’intéressent à la sécurité sociale, qu’ils s’y connaissent, mais ils n’y connaissent rien. Ils ne connaissent rien. Je regrette de le dire, mais s’ils s’y connaissaient, ils n’auraient pas laissé le navire couler comme il est entrain de couler …

Un drame dans ma vie: la perte de notre petite Raïssa.

Mais depuis que ma vie professionnelle a commencé, il y a eu un drame dans ma vie que vous connaissez, qui a beaucoup bouleversé ma vie et qui est la perte de notre petite Raïssa en 1985. J’ai très très mal supporté le coup. Ca surprenait même les gens que je le supporte moins bien que ma femme car, en général, on dit que ce sont les mamans qui sont… je ne prétends pas et je ne me permettrais jamais de dire que ma douleur était plus grande que celle de ma femme, pas du tout, elle était certainement attachée à notre petite Raïssa autant que moi, mais moi je ne le supportais pas, je me suis avéré beaucoup plus fragile qu’elle. Je ne dis pas « beaucoup plus sensible qu’elle », ce serait un sacrilège que de le dire, mais beaucoup plus fragile qu’elle. D’ailleurs, Victor Hugo que j’aime beaucoup, quand il a perdu sa fille, a écrit un poème où il dit textuellement : « Moi l’homme fragile et toi la femme forte ». Donc lui-même se décrit aussi en comparaison avec sa femme comme lui étant le père fragile et elle la femme forte. Et c’est ce qui est arrivé et d’ailleurs je rends hommage à ma femme car sans le soutien qu’elle m’a apporté, j’aurais peut-être coulé. C’est elle qui m’a sauvé avec la Providence.

La cravatte blanche, un moyen de communion avec ma fille...

Et évidemment, cet évènement, sur un tout autre plan que ce que j’ai évoqué dans ma jeunesse, a beaucoup transformé ma vision du monde. D’abord j’ai voulu changer complètement de train de vie. Il y a beaucoup de choses auxquelles j’ai renoncé. J’y ai renoncé pour que ma communion avec ma fille soit toujours présente. Je me suis très vite rendu compte qu’il n’était pas bon d’en parler tout le temps parce que ça dérange les gens. J’ai constaté très vite que les gens n’aiment pas entendre d’autres parler de leur douleur, ça les dérange. Donc ça, je l’ai très bien saisi. Je me suis dit, je vais trouver des moyens de communion avec ma fille, sans parler, pour moi-même.

Par exemple je vous en cite un : la cravate blanche. Depuis que notre fille nous a quittés, le jour même, j’ai mis une cravate blanche, je n’ai pas voulu mettre une cravate noire vu son jeune age et depuis je n’ai plus changé de cravate. Pour moi, c’est un lien silencieux avec ma fille. Chaque fois que quelqu’un me parle de ma cravate blanche, c‘est comme s’il me parlait de ma fille, mais lui ne se rend pas compte de ce qu’il fait et moi je ne le dérange pas. S’ils me disent : « Me Khadige, nous constatons que vous ne portez que des cravates blanches, où trouvez-vous les cravates blanches ? ». C’est exactement comme s’ils me disaient: « Comment va Raïssa etc. » mais alors ça c’est un secret, personne ne le sait.

"Papa, ce n'est pas important..."

Il y a eu comme cela d’autres choses que je n’ai pas évoquées pour ne pas trahir des secrets car je ne veux pas précisément que les gens fassent le lien pour ne pas les déranger. Donc ça m’a donné une nouvelle vision du monde. Ca a beaucoup relativisé les choses et les évènements. Je me souviens d’une phrase que nous répétait notre petite lorsqu’elle était malade, elle me disait : « Papa, ce n’est pas important ». C’est resté dans ma tête le « ce n’est pas important ». Et depuis, chaque fois que j’ai des ennuis ou que j’ai tendance à m’énerver ou à me fâcher, bien que je sois d’un genre très calme, grâce à Dieu, je me souviens et je me dis : « Que me dirait Raïssa ? » Elle me dirait : « Papa, ce n’est pas important ». «Tu as raison chérie, ce n’est pas important. N’attachons pas d’importance ». Et ça, c’est très important dans ma vie, ma prise de conscience que rien n’est important. D’ailleurs ça rejoint un peu l’ecclésiaste… Alors ça c’était un évènement.

Je me suis lancé dans la politique, une expérience qui m'a beaucoup apporté mais qui a provoqué un déséquilibre dans mes finances.

Autre chose aussi, mais alors sur le plan purement professionnel, un jour comme ça, par hasard, je bavardais avec un ami et c’était lors de la préparation des élections de 96 et je lui ai dit : « Crois-tu que ce serait une bonne chose et ce serait possible que de me présenter aux élections avec le président Sélim el Hoss dans sa liste ? » Il m’a dit : « Mais c’est une excellente idée ». Je lui ai dis : « Tu es sérieux ? ». Il m’a répondu : « Oui, je suis très proche du président Hoss, je vais tâter le terrain ». Il me téléphone le lendemain et me dit : « Le président Hoss a été enchanté » et c’est comme cela que je me suis lancé dans la politique, une expérience qui m’a beaucoup apporté parce que, sincèrement, je ne connaissais rien à la politique vécue. Je connaissais la politique théorique.

D’ailleurs ça amusait les gens quand ils se sont rendus compte que je ne savais même pas comment on présentait sa candidature. Le directeur général d’un grand quotidien arabe qui m’aimait beaucoup et qui venait presque tous les soirs chez moi parler des élections etc., quand je lui ai dit : « Je n’ai pas encore présenté ma candidature, je ne sais pas comment le faire ». Il me dit : « Tu es sérieux, tu ne sais pas comment on présente sa candidature ? ». Je lui ai dit : « Non » et c’est lui qui m’a expliqué, il m’a dit : « Va porter tel et tel document etc.… ». C’est pour dire combien j’étais novice. Je ne connaissais rien, ni à la machine électorale, ni aux délégués, rien, rien, rien. J’ai tout découvert et maintenant je suis devenu presque un expert.

Et alors j’ai commencé les visites mais la période était très courte, je n’ai pas pu faire grande chose. N’empêche que, moi qu’on considérait comme le maillon le plus faible de la liste, j’ai réuni pour notre liste, avec un préavis de 24 heures seulement, dans mon appartement entre personnes debout et assises, 260 personnes, en plein Achrafieh sans compter que dans la rue on a ovationné la liste. Le président Hoss n’en croyait pas ses yeux comment en 24 heures j’avais pu organiser une réunion électorale dans une maison avec 260 personnes. Il n’en croyait pas ses yeux et c’était la bourgeoisie beyrouthine, pas les gens qu’on réunit comme ça facilement, qu’on fait sortir de chez eux facilement.

Ils ont traficoté les résultats: on a voté à la place de mon fils!

Alors les résultats des élections avaient été inespérés mais le résultat était désespéré parce que le siège était réservé d’avance à quelqu’un d’autre que moi et c’est pour cela qu’on a voté à la place de mon fils ! Oui, mon fils est venu pour voter, on lui a dit: « Non, tu as déjà voté ». Bref, moi j’ai l’intime conviction que j’ai obtenu le nombre de suffrages qui me permettait d’être élu, mais jusqu’à la dernière minute, jusqu’au lundi soir, ils ont trafficoté les résultats pour m’empêcher d’être élu. Peu importe, je n’ai pas attaché d’importance. La seule chose qui m’a fait mal dans toute cette histoire, c’est le montant que j’ai payé parce que les élections coûtent et ça a provoqué un déséquilibre dans mes finances, un déséquilibre dont je ressens jusqu’à maintenant les contrecoups et la secousse n’a pas encore été complètement absorbée ou résorbée.

Mais en contre partie, quelle expérience ! Comme je comptais me présenter aux élections de 2000, j’ai fait entre 96 et quelques mois avant les élections où j’ai renoncé, 3865 visites. Il n’y a pas un quartier de Beyrouth que je ne connaisse. Il n’y pas un immeuble où je ne sois pas monté. C’est incroyable. Et moi qui en 95 était presque inconnu de l’électorat beyrouthin (d’accord il y a la bourgeoisie beyrouthine, notre milieu, milieu barreau, milieu faculté etc., par la sécurité sociale aussi beaucoup de gens me connaissaient, mais le grand public ne me connaissait pas) !. Alors vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai pu découvrir d’associations, de groupes politiques, ce que j’ai pu frayer avec des gens, ce qui fait que maintenant on me connaît, peut-être mieux encore à l’Ouest qu’à l’Est.

Ca a été une expérience extraordinaire et je vous avoue franchement et je l’ai toujours dit, car les gens donnent parfois de faux prétextes, n’était-ce la question d’argent, je me serais continuellement présenté aux élections quitte à ne pas être élu, ça n’a pas d’importance, mais pour maintenir toujours ces contacts avec les gens etc. en ne sachant jamais à quoi ça peut mener. Mais malheureusement, mes finances ne me le permettent plus.

«Que peuvent les zéphyrs contre les chevaliers qui offrent des saphirs, des perles et des colliers ?» (Miguel Zamagoitz). Nous étions des zéphyrs face à une puissance financière illimitée...

D’abord, la situation financière comme vous le savez au Liban n’est plus brillante, on ne travaille plus comme on travaillait en 93, 94 et 95, c’étaient des années très prospères celles-là et en même temps, le coût devient plus grand. Surtout depuis que, Dieu ait son âme, le président Hariri est entré sur la scène politique avec les moyens énormes qu’il avait … et c’est pour cela d’ailleurs que j’avais renoncé en 2000 et j’aurais souhaité que le président Hoss qui avait dit qu’il ne voulait plus se présenter aux élections le fasse. C'aurait été beaucoup mieux pour lui plutôt que d’être battu comme il l’a été. Moi j’ai eu plus de flair qu'eux. Après, on m’a félicité pour avoir eu du flair. Moi, je lis les évènements et je me suis rendu compte que c’était le combat du pot de terre contre le pot de fer ou comme dit Miguel Zamagoitz, un poète de l’Europe de l’Est: « Que peuvent les zéphyrs contre les chevaliers qui offrent des saphirs, des perles et des colliers ? » Nous étions les zéphyrs face à une puissance financière illimitée.

Alors moi, j’avais compris que c’était un combat désespéré et quoi que vous mettiez comme budget (d’abord moi mon budget était super limité) mais même un budget beaucoup plus important que celui que je pouvais consacrer aurait été une goutte d’eau, une goutte d’eau, et d’ailleurs le président Hoss me l’avait dit. Il m’avait dit : « Si moi je peux mettre 300.000 dollars, le président martyr, Dieu ait son âme (que j’ai d’ailleurs beaucoup regretté car c’était une belle figure libanaise, c’est vraiment dommage car le meurtre en lui-même est quelque chose d’horrible et de cette personne encore plus), a un budget illimité. Vous ne pouvez même pas avancer un chiffre, ça n’a pas de sens, parce qu’il n’y avait pas de chiffres, pas de plafond ».

« Chou Inkiltra baddo ? ».

Alors là, j’ai renoncé à la politique mais je le regrette non pour être élu (les gens croient que j’étais tellement intéressé d’être élu, évidemment ç’aurait été idiot de se présenter sans avoir envie d’être élu, c’est ridicule) mais je crois que j’aurais vraiment pu servir les gens et contrairement à tout ce que les gens disent, il y a quand même toujours un rôle au parlement pour un juriste.

C’est vrai que la politique dépasse tous les parlementaires (le pouvoir de décision entre nos mains demeure à mon avis un peu faible ; d’accord, avant on disait la Syrie conditionnait tout mais, peut-être demain, ce sera l’Amérique qui conditionnera tout).

Déjà, je me rappelle lorsque Hamid Frangieh s’était présenté aux élections contre Camille Chamoun, l’un était soutenu par l’Angleterre, l’autre par la France. C’était encore les chancelleries qui décidaient. Même du temps des Ottomans, mon père avait servi dans l’armée ottomane, il y avait un officier ottoman qui venait chez mes grands parents et quand ils lui demandaient ce qui allait arriver, il répondait : «Il faut voir ce que l’Angleterre veut», « Chou Inkiltra baddo ». et quand il lui disait pourquoi une chose ne s’est pas faite, il répondait : « Inkiltirra ma baddo ! C’était Inkiltirra Baddo et Inkiltirra ma baddo ». Donc vous voyez, c’est le propre des petites puissances qui ne sont pas maîtresses de leur destin, mais il y a quand même un rôle à l’échelle nationale pour des petits sujets, des sujets qui touchent à la vie du citoyen : la loi sur les loyers, la réforme du code du travail, des histoires de ce genre qui n’impliquent pas la haute politique.

On me disait : « Mais qu’est ce que tu vas faire dans ce parlement ? ». Je leur disais : « Pas ce à quoi vous pensez. Il y a autre chose! ».

Par exemple, si j’étais parlementaire j’aurais eu beaucoup plus d’impact pour empêcher cette loi scélérate qui a modifié la loi concernant les adolescents en conflit avec la loi, ce qu’on appelle, entre guillemets, les délinquants, que comme elle a été passée. J’ai été au parlement. Je l’ai défendue en tant que président de l’Union pour la protection de l’enfance au Liban, mais on m’écoutait quand on voulait, on m’invitait quand on voulait, on me demandait de sortir quand on voulait. Si j’étais député et probablement même président de la commission de l’administration et de la justice, j’aurais eu mon mot à dire. On n’aurait pas pu me mettre à la porte. J’aurais pu présenter moi-même un projet de loi etc. C’est ce que les gens ne comprenaient pas. On me disait :« Mais qu’est ce que tu vas faire dans ce parlement? ». Je leur disais : « Pas ce à quoi vous pensez, il y a autre chose! ». Voilà la preuve : une loi sur les adolescents qui a foutu par terre 100 ans de vie d’ONG au Liban.

Donc il y a toujours quelque chose à faire. C’est pour cela que moi, je n’aurais jamais renoncé à la politique n’étaient-ce les questions financières. D’ailleurs, je l’ai dit à la télévision, officiellement, à plusieurs reprises. J’ai dit : «Je peux vous invoquer toutes sortes d’arguments, ne croyez pas. Je vais vous dire la vérité et la vérité, c’est que je n’ai plus d’argent pour faire de la politique. Point final. Tout le reste c’est du blabla, ce sont de faux prétextes». C’est comme quelqu’un par exemple qui faisait la cour à une jeune fille et qui est éconduit. On lui dit : « Pourquoi vous vous êtes quittés ? ». Au lieu de dire franchement, j’ai été éconduit, elle n’a pas voulu de moi. Il dit : « Elle avait mauvais caractère et puis et puis… » et il invente beaucoup de faux arguments alors que le seul véritable argument, c’est qu’il a été éconduit.

Q : Est-il normal que l’accès à la vie parlementaire ne soit ouverte qu’à ceux qui ont des possibilités financières ?

L'indemnité parlementaire: une rente viagère. C'est un scandale! On alloue une indemnité à des parlementaires qui ont des milliards...

C’est comme cela dans le monde entier. C’était même comme cela du temps de Périclès au Vème siècle avant J.C. Vous savez que même à Rome, la carrière d’avocat était gratuite. Donc elle n’était ouverte qu’aux riches. Périclès, pour permettre à ceux qui étaient moins fortunés d’accéder aux magistratures, a instauré ce que l’on appelle la rémunération de la charge, ce qui est l’équivalent de l’indemnité parlementaire aujourd’hui, dont on a fait chez nous une rente viagère, à vie, ce qui est un scandale !

Au lieu de prévoir par exemple une caisse de soutien à quelques rares parlementaires, ça peut arriver, qui après avoir consacré des années à la vie parlementaire peuvent se retrouver sans ressources, on alloue une indemnité à des parlementaires qui ont des milliards. Je ne veux pas en nommer, mais vous les connaissez. J’ai au moins 10, 15, 20 noms qui me viennent à l’esprit immédiatement au parlement actuel qui ont des millions de dollars. Alors pourquoi vous allouez à ceux-là une indemnité parlementaire ? Savez-vous que s’ils font 3 mandats, ils ont une indemnité totale à vie. Un mandat, ils ont la moitié. C’est aberrant ! C’est aberrant d’allouer à vie et après sa mort, à sa veuve, une indemnité à quelqu’un qui a manifestement des millions de dollars. Ce n’est pas la sécurité sociale.

Q: Ce dont vous parlez s’applique à des personnes, à des individus, à l’échelle individuelle, mais dans les autres pays du monde, est-ce que ceci n’est pas assumé par des partis politiques?

Molière disait: « Point d’argent, point de Suisse », je dis: « Point d’argent, point de politique ...»

C’est vrai ! Mais vous connaissez aussi tous les scandales en France notamment sur les financements des partis. Ca revient au même, mais comme disait Molière : «Point d’argent, point de Suisse», je dis: «Point d’argent, point de politique». Alors, c’est soit le parti, soit l’individu. Mais il faut que quelqu’un paye. La politique coûte. Or chez nous, il y a quelques partis, je ne sais pas dans quelle mesure ils financent leurs candidats. Par exemple, le parti Kataeb quand il présente des candidats, est-ce que c’est le candidat qui paye ou est-ce que c’est le parti qui paye ? Ce n’est pas évident que ce soit le parti qui paye. C’est à se demander s’il ne faut pas payer au parti pour que le parti vous présente. Je n’en sais rien. Peut-être le parti communiste, le parti populaire syrien (le PPS), je ne sais pas.

Mais en tout cas, les partis chez nous sont très faibles. On n’en parle pas. Mais en Europe, les partis payent gros. Que vous soyez UMP ou UDF, cela coûte de l’argent. Vous imaginez aux EU pour être sénateur, pour être député, « congressman », pour être président, mais c’est par millions de dollars. Vous imaginez quand Mrs Bush et Kerry doivent sillonner les 50 états des EU en avion avec des meetings, des manifestations, mais ça coûte des millions ; il faut que quelqu’un paye. Alors au Liban, c’est à l’échelle individuelle. Pour ne rien vous cacher, vous savez que même pour entrer dans la liste en 96, j’ai du payer un ticket d’entrée sans compter tous les frais qui sont restés à ma charge parce que ça coûte de l’argent incontestablement.

Non, sans argent, à mon avis, c’est une utopie, à moins de vouloir s’amuser. Si c’est pour coller des photos, faire parler un peu de soi pour quelques milliers de dollars, on est entrain de s’amuser. On sait que on ne se présente pas aux élections car pour se présenter aux élections, vous devez faire partie d’une liste que vous allez contribuer à financer pour créer des bureaux électoraux, pour qu’il y ait des délégués, pour qu’il y ait des meetings etc.

Puis après, vous imaginez, rien que pour coller les photos, il faut voir ce que ça coûte ; ça coûte beaucoup. Moi j’ai appris à mon corps défendant que chaque photo collée sur mazonite, parce que moi je refusais catégoriquement de coller sur les murs et donc de salir les murs, entre l’impression de la photo, son collage sur mazonique et son accrochage sur des fils ou autre dans la rue, chaque photo coûtait en 3 et 4 dollars et vous savez que si vous ne mettez pas des milliers de photos (vous devez mettre un minimum, minimum, de 10.000 photos, pour qu’elles paraissent), les gens vous diraient : «Mais on n’a pas vu vos photos». Pour qu’on voie vos photos, vous devez compter 10.000 photos dans une ville comme Beyrouth parce que moi quand je me suis présenté, Beyrouth était une seule circonscription. Mais même quand elle n’est pas une seule circonscription, il y des électeurs qui sont implantés partout. Parfois vous devez même mettre quelques photos en dehors de Beyrouth parce qu’il y a beaucoup d’électeurs beyrouthins qui habitent maintenant Ballouné, Rabieh etc. Donc il faut se faire connaître. Alors vous imaginez, si rien que les photos vont me coûter 40.000 dollars ?

Q: Les personnes qui arrivent à la vie parlementaire dans les conditions que vous venez de décrire, sont-elles habilitées, d’après vous, à construire cet état de droit dont vous étiez entrain de parler ?

3 catégories de candidats.

Remarquez : oui et non. Je vais vous dire pourquoi, parce que d’après moi, il y a 3 catégories de personnes :

  • Il y a ceux qui payent de l’argent avec l’espoir de le récupérer au centuple. Donc là, c’est la corruption au départ. Ils vous disent : «Nous allons mettre X (je ne vais pas donner de chiffres parce que c’est très relatif), si nous ne sommes pas élus, tant pis (c’est terrible pour eux), mais si nous sommes élus, nous récupérons au minimum 10 fois plus».
  • Il y a ceux qui ont beaucoup d’argent qui, en payant, ne comptent pas récupérer de l’argent, ça leur est égal, ils veulent le prestige, ils veulent l’influence, ils veulent la plaque bleue, ils veulent qu’on les appelle «Saadet el Na’eb», ils ont de l’argent, ils ont fait beaucoup d’argent, maintenant ils veulent jouer un rôle.
  • Il y a enfin ceux qui ont les moyens, comme c’était mon cas mais limite en 87, qui ont les moyens de financer raisonnablement une campagne électorale, mais avec un budget limité et très étudié et qui se disent : « Si je suis élu, je pourrai faire quelque chose ». Moi je le dis d’autant plus que je ne compte plus me présenter aux élections, donc je ne me fais pas de propagande pour que les gens disent : «Oui, il dit que c’est pour servir, mais tout le monde dit la même chose». Moi je n’ai plus intérêt à le dire, mais c’était vraiment pour servir et honnêtement parlant, j’avais fait un seul calcul. J’avais étudié l’indemnité parlementaire et les avantages dont bénéficient les parlementaires et j’avais calculé que si je suis élu (comme le parlementarisme n’empêche pas d’exercer son activité professionnelle contrairement au ministère, si vous êtes ministre, vous n’avez plus le droit d’être avocat, mais si vous êtes député vous en avez le droit), je continue mon travail qui me fait vivre, grâce à Dieu, et si je mets de côté, dans un compte épargne, l’indemnité parlementaire que je reçois en fin de mois, au bout des 4 ans, j’aurais juste récupéré le montant que j’ai payé, les intérêts des indemnités progressives mises en compte épargne couvrant dans une certaine mesure les intérêts que j’allais avoir à payer sur les montants déboursés. Donc je me serais retrouvé, après les 4 années, ayant simplement récupéré ce que j’ai payé sans plus ni moins et avec la satisfaction d’avoir pu être utile à la nation.

Malheureusement, les résultats n’ont pas été ce que j’escomptais bien que des gens comme Fouad Boutros m’avaient donné favori, le Nahar avait titré le 2 septembre : 3 noms passeraient à Beyrouth : « Hoss, Beydoun et Khadige». Malheureusement, c’est le mien qui a fait défaut et je me suis retrouvé avec la dette et sans le moyen de remboursement. Ce n’est pas grave.

C’est pour vous dire qu’il peut y avoir quand même quelques personnes, je dis bien quelques personnes … Je pense en particulier à quelqu’un, non parce qu’il est mort, mais c’est ma profonde conviction, qui lui, finançait sa campagne sans la moindre préoccupation de récupérer l’argent qu’il a payé et dans l’optique de servir : c’est Pierre Hélou. Pour moi, Pierre Hélou, c’est l’image même de l’honnête homme et il avait les moyens, donc il pouvait se permettre de financer sa campagne, mais il ne la finançait pas démesurément parce qu’il était assez populaire, par ailleurs, mais il payait de sa poche et je ne crois pas qu’il avait tellement le souci de récupérer. Ce n’est pas comme moi, il avait une fortune personnelle, mais lui c’était la satisfaction de servir. C’était un homme que je respectais beaucoup, que j’aimais beaucoup d’ailleurs, très détaché, lui et sa femme et d’autres comme lui. J’ai cité Pierre Hélou, mais il y en a d’autres certainement.

Q: Lorsque vous étiez à la sécurité sociale, qu’est-ce qui vous le plus frappé, le plus marqué. Quand vous étiez au conseil d’administration de la sécurité sociale, quelle impression vous a donné cette administration, quel a été votre sentiment par rapport à l’administration elle-même et par rapport au pays aussi ?

Président, dans une période très difficile...

J’ai été élu président dans une période très difficile où Beyrouth était coupé en deux et il y avait à ce moment là un directeur général, Dieu ait son âme, il est mort, qui n’était pas vraiment l’idéal et qui a voulu s’opposer à moi. Après coup, il l’a regretté et un jour il l’a dit à son fils, après qu’il ait quitté la sécurité sociale : « Je crois que j’ai commis une très grosse erreur dans ma vie, c’est d’avoir voulu m’opposer au président Khadige . Si j’avais ma main dans la sienne, j’aurais eu une carrière beaucoup moins pénible que celle que j’ai eue », parce qu’il a eu des déboires après que j’aie quitté etc.

Les déplacements étaient très hasardeux, je ne pouvais pas aller facilement d’Est en Ouest avec un directeur général qui s’opposait à moi et avec un pays en guerre, vous risquez toujours un coup fourré. Il pouvait profiter de mon passage pour me faire … Je ne sais pas s’il l’aurait fait, il est mort, mais c’était toujours du domaine du possible, donc j’étais obligé d’être prudent et je devais tout diriger à partir du conseil d’administration qui a fini par se réunir chez les Sœurs Franciscaines parce qu’on pouvait venir de l’Ouest par l’hippodrome et de l’Est par la rue Badaro.

Donc, c’était une situation très difficile et évidemment la gestion de l’administration n’était pas à mon goût, mais on essayait, au moins, d’assurer le minimum à travers le conseil d’administration et à travers les membres musulmans du conseil d’administration qui eux avaient la possibilité de se déplacer et qui étaient très solidaires de moi et je les chargeais à eux de faire ce que je ne pouvais faire directement. Mais évidemment, ç’aurait été aujourd’hui, les choses auraient été très différentes, parce que j’aurais pu aller m’installer là-bas, superviser tout, tourner, donner des ordres, mais à cette époque, il y avait toute une série de régions qui m’étaient tout à fait inaccessibles, y compris la direction générale à Mazraa qui m’était inaccessible et donc où je ne pouvais pas vraiment faire tout ce que j’aurais voulu faire.

Q: Mais vous avez du mérite quand même d’avoir eu le résultat que vous avez eu malgré cette situation…

Le malheur dans ce pays, c’est qu’on ne recherche pas la compétence.

Oui, d’ailleurs tout le monde le répète aujourd’hui. Si vous prenez d’autres échos que le mien, parce moi évidemment, comme dit le Christ lui-même dans l’Evangile, si quelqu’un se rend témoignage à lui-même, son témoignage n’a pas de valeur. Mais prenez le témoignage des autres, des gens, même de la sécurité sociale, des employés. Il ne faut pas prendre le témoignage de mes successeurs car mes successeurs évidemment ne vont pas dire que de mon temps c’était mieux, mais si vous prenez le témoignage de tout le staff de la sécurité qui d’ailleurs sont souvent chez moi et maintenant quand ils ont un conflit avec l’administration, c’est moi qui plaide pour eux. J’ai des dizaines de procès pour eux contre leur administration. Ils vous disent que le « golden age » de la sécurité sociale, c’était du temps du président Khadige. Ce n’est pas moi qui le dit, pour la simple raison que je suis, avec Rida Wahid, le seul spécialiste de cette institution, le seul qui la connaisse et ce n’est pas malin. Comment voulez-vous diriger une administration si vous ne la connaissez pas et le malheur dans ce pays, c’est qu’on ne recherche pas la compétence.

Conseil Economique et Social

Il y a un sujet sur lequel vous avez beaucoup travaillé mais où j’avais beaucoup travaillé moi aussi, je crois même avant vous, si vous le permettez, c’est le conseil économique et social et j’ai des dossiers sur le conseil économique et social, j’ai même une thèse unique au Liban sur le conseil économique et social que j’ai ici et qui est reliée et j’avais fait les premiers projets, il y a 20 ans, du temps de Assaad Risk, déjà en 76 sur le conseil économique et social. On n’a jamais évoqué, même mon nom, dans ce conseil, pas seulement pour la présidence, ce qui aurait été tout à fait normal, mais même on n’a jamais associé mon nom à celui de ce conseil économique et social sur lequel j’avais travaillé en premier et ils le savaient…

Deuxième exemple plus grave : j’ai fait une thèse d’histoire du droit canonique sur le patriarcat d’Antioche et l’Eglise maronite et spécialement sur le Synode de 1736 dont j’ai un exemplaire extrêmement rare ici et relié, une merveille ! Or le Synode maronite qui se tient actuellement est le premier après celui de 1736. Ils ont invité des laïcs et personne ne m’a invité alors que je suis le seul laïc au Liban à avoir étudié et fait sa thèse sur le Concile, dit Synode de 1736. S’il y avait un laïc à inviter, ç’aurait été bien moi, parce que je suis le seul qui connaisse le sujet, qui ait lu de A à Z le Concile de 1736, qui l’ait disséqué, qui l’ait commenté et donc qui puisse faire bénéficier de son expérience… Peut-être même que le Patriarche, avec tout le respect que je lui dois et les évêques, ne connaissent pas le Concile de 1736, dit le Synode maronite, comme moi je le connais. On ne m’a pas invité.

Q: Comment expliquez-vous cette attitude ?

Est-ce que dans ce pays on n’aime pas ceux qui savent ?

Je ne sais pas. Est-ce que dans ce pays on n’aime pas ceux qui savent ? Ce qui me fait penser à ça : on m’a rapporté qu’un jour il y avait eu une commission qui devait réformer le code de la sécurité sociale. Je ne dirai pas quand pour ne pas situer les personnes (ministre et autres). Et alors quelqu’un qui me connaît bien leur a dit : « Mais il faudrait, avant tout le monde, inviter le professeur Khadige qui allie l’expérience à la théorie ». On lui répond : « Oui, le professeur Khadige est celui qui sait le plus, mais il est fatigant ».

Parce que quand vous savez, vous devenez fatigant, parce que vous allez avoir des interventions pertinentes qui vont contrecarrer peut-être certaines idées préconçues qu’on veut faire passer. Tandis que quand vous ne savez pas… vous amenez des laïcs qui ne connaissent rien au synode de 1736, qui n’ont peut-être même pas entendu parler du Synode de 1736, alors ils vont bâtir leurs interventions, leurs réflexions instantanément sur ce qu’ils vont entendre et cela moi j’en ai souvent fait l’expérience à la sécurité sociale et je reprochais aux membres… Je présentais un projet que j’avais envoyé aux membres 15 jours à l’avance, ils arrivent, ils ne l’ont même pas lu, ils demandent la parole sur base de ce qu’ils ont entendu, donc leurs interventions sont motivées par ce qu’ils viennent d’entendre. Alors ceux là dans des réunions comme celles-là, sont très précieux, parce n’ayant pas une connaissance de base ils ne peuvent que paraphraser ce qui est entrain d’être dit, donc ça va dans l’orientation qui est donnée pour ne pas risquer une autre orientation.

Je raconte toujours une blague pour me consoler. Il parait qu’il y avait 2 cow-boys qui se promenaient et ils rencontrent quelqu’un. Alors l’un des cow-boy l’interpelle et lui dit : « 1 et 1 ». L’autre lui répond : « Deux ». Pan, il le tue !. Alors son ami est scandalisé et lui demande pourquoi il le tue ? Il lui répond : « Parce qu’il en savait trop !». Il en savait trop ! » Moi je leur dis c’est très dangereux de savoir que 1 et 1 font deux.

Q: Cela vous étonne-t-il dans notre pays ?

Je n’accepte pas de me mettre à l’école ni de Machiavel ni de Tartuffe. « Jusqu’au chien du logis, sachez vous rendre aimable… ».

Pas seulement dans notre pays. Dans notre pays et ailleurs, car je ne suis pas sur que ce que nous voyons soit toujours le bon. C’est vrai que dans notre pays, ça atteint peut-être des proportions plus grandes. Mais il ne faut pas oublier aussi, c’est que notre pays est petit. Tout se sait et tout le monde se connaît. Alors si aujourd’hui, on amène quelqu’un de médiocre dans un poste de responsabilité, tout le monde sait qu’il est médiocre. Aux EU si on amène un filou, les Américains ne savent pas que c’est un filou et, le tout petit cercle par exemple qui le connaît, ne représente pas grand-chose. Ensuite n’oubliez pas en Europe l’individualisme : les gens ne se connaissent pas. Mais peut-être, avec une caractéristique, c’est qu’en France supposons ou en Italie, on peut apporter un moins bon, de préférence à un bon, parce que le moins bon a plus de pistons que le bon, mais le moins bon a déjà un certain niveau. Il n’aurait peut-être pas été le plus valable, il y a plus valable que lui, plus qualifié que lui, mais lui n’est pas rien.

Tandis que chez nous, ce qui est dramatique c’est que parfois on amène quelqu’un qui est rien. Ensuite en Europe, s’il arriverait qu’on écarte vraiment un spécialiste … Il y a des années où on ne m’a absolument plus associé à un travail de réforme de la sécurité sociale. Il y a des années, cela va bientôt faire 10 ans qu’on ne m’a plus jamais … Les journaux me contactent, les télévisions me contactent, mais le gouvernement absolument pas ! Ca, je me demande si en France, par exemple, ça pourrait atteindre cette proportion qu’on écarte complètement quelqu’un. Maintenant évidemment, tout le monde n’amène pas Raymond Barre premier ministre, il a fallu que ce soit le Général de Gaule, je répète que je n’aime pas spécialement à cause de ces Harkis etc., mais je reconnais ses mérites (je suis très objectif), c’est quelque chose quand même que d’amener Raymond Barre, premier ministre. C’est vraiment reconnaître la valeur de la science.

Moi, j’ai été très meurtri pour ne rien vous cacher. Je parlais à quelqu’un du conseil épiscopal du synode. Moi, je m’en fiche, c’est un souci en moins, mais trouvez-vous normal que le seul laïc spécialiste ne soit pas invité ? Les autres sont très valables, mais ils n’en savent rien. Je ne vais pas donner de noms, vous en connaissez. Chacun est peut-être une sommité dans son domaine, mais personne ne connaît rien au synode de 1736, je suis le seul à le connaître. Vous savez ce qu’il me répond ? « Dr Khadige, il ne faut pas que vous soyez choqué, je vais vous expliquer. Ils ont invité 2 par diocèse etc., ils n’ont pas invité à tort et à travers (ma daa’ou min bou janab) ». Je lui ai dit : « Merci beaucoup, merci, merci, comme tu m’as rassuré… ! » Et si vous saviez qui me l’avait dit, c’est une honte, quelqu’un censé avoir de la cervelle ! Regardez-moi ce raisonnement ! Qu’est ce qui va sortir d’un travail pareil !

Mon grand problème, c’est que je n’ai pas froid aux yeux. Je dis et j’écris ce que je pense et ça dérange. Je ne suis pas flatteur. J’aurai en juin 67 ans. Je n’ai jamais flatté et ce n’est pas maintenant que je vais flatter. Je n’accepte pas de me mettre à l’école, ni de Machiavel ni de Tartuffe. « Jusqu’au chien du logis, sachez vous rendre aimable… ». Or ça dérange. Heureusement, je touche du bois, les gens considèrent que relativement, j’ai réussi, j’ai réussi à me faire un nom et ils auraient adoré pouvoir dire que je l’ai fait malhonnêtement or, ils ne le peuvent pas. Ils se rendent comptent que je l’ai fait honnêtement et ça dérange beaucoup.

 


Dr. Georges Khadige
Avocat au Barreau de Beyrouth
Ancien Président du Conseil d'Administration de la Sécurité Sociale.
Professeur titulaire à l'Université Saint-Joseph et Conseiller juridique à ladite faculté.
Ancien Président de l'Union pour la Protection de l'Enfance au Liban.

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