A la Sécurité
Sociale
Deux réalisations très importantes:
La pleine cohésion de l'institution et
une situation financière extrêmement saine
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(6/4/2005)
Car
il est bien réel celui-là...
Nous
connaissons tous malheureusement le Liban de la corruption,
de la gabégie et du déshonneur. Nous
en sommes régulièrement aspergés
... jusqu'au dégôut !
Pourtant,
il est un autre Liban que nous connaissons peu mais
qui n'en existe pas moins. Ce Liban-là est
peuplé de femmes et d'hommes peut-être
différents de ceux qui envahissent les colonnes
et les écrans de nos médias.
Ces
personnes nous entourent. Nous les côtoyons
tous les jours. Leur choix fut d'ignorer les chemins
de l'émigration et de s'agripper à leur
sol natal.
Fonctionnaires
de l'administration, membres de la société
civile au sens large, en activité ou à
la retraite, loin des feux de la rampe, elles tissent
notre quotidien.
Cette
rubrique se propose de vous les faire connaître.
Découvrons-les ensemble...
Un
père et une mère hors du commun.
Si
je dois parler de ma vie, je voudrais parler un peu de ma vie pré
professionnelle et ensuite j’insisterai d’avantage sur
ma vie professionnelle.
Ma
vie pré professionnelle a commencé par être marquée
par plusieurs points qui ont vraiment déterminé ma vie
et, jusqu’à présent, je peux dire que je suis
façonné par ces évènements.
Le
premier est que j’ai eu une mère et un père hors
du commun. Vous allez me dire: « Tout le monde peut dire
ça ». C’est vrai. Mais quand je vous aurais
expliqué pourquoi, vous reconnaîtrez que ce n’est
pas possible, tout le monde ne peut pas dire la même chose.
Personne, même au Liban, ne peut dire la même chose. Pourquoi
? Parce que j’ai eu une maman qui est née en 1902 et
en 1916, en pleine guerre mondiale, à l’âge de
14 ans, elle a fait une infection à la jambe. Il n’y
avait plus de médecins valables au Liban, ils avaient tous
pris la fuite car l’empire ottoman était avec l’Allemagne,
donc les professeurs français avaient quitté. Pris de
panique, le médecin qui était resté au Liban,
probablement un imbécile, que Dieu lui pardonne, l’a
amputée de la jambe à l’âge de 14 ans et
il l’a amputée à peut-être 10 à 15
cm au-dessus du genou (et non au dessous), lui laissant un petit moignon,
comme on l’appelle, donc un bout de jambe. Vous imaginez ce
qui peut advenir à une jeune fille qui était belle mais
amputée d’une jambe et à quelle vie elle était
destinée!
Mais
ma mère avait une foi à transporter les montagnes. Les
Sœurs chez qui elle étudiait, les Sœurs de la Sainte
Famille Française, l’encourageaient à entrer au
couvent, sous prétexte, qu’avec son handicap, elle ne
pourrait pas se marier. Heureusement que par la suite, elle a pu voyager
en France. On lui a indiqué une maison qui faisait des prothèses
et on lui a fait une prothèse extraordinaire qui lui permettait
de marcher, de danser, faire même de l’alpinisme et personne
ne pouvait remarquer qu’elle était amputée d’une
jambe. Puis elle a rencontré mon père qui l’a
épousée, malgré son handicap, c’est pour
cela que je dis: «Des parents extraordinaires!».
En
1934, mon père et ma mère se sont mariés. De
nos jours, on s’est habitué, avec les guerre,s à
tout ce que l’on fait pour les handicapés (les campagnes
etc.), mais en 1934, un handicapé était quelqu’un
au ban de la société. Ce n’était pas comme
aujourd’hui.
Que
ma mère ait donc pu surmonter son handicap pour mener une vie
normale et se marier, sans compter, entre parenthèses, qu’en
cours de route, elle a eu son bac français à une époque
où peut-être 1 fille sur 10.000 au Liban avait son bac
français (il n’y avait pas encore de bac libanais de
toute façon). Elle a fait sa licence en droit et a été
la deuxième femme licenciée en droit au Liban après
Nina Trad. Elle a étudié aussi la peinture, la musique,
obtenu le prix Pleyel de Paris, étudié l’anglais
et obtenu le diplôme de senior langage de la faculté
d’Oxford en Angleterre etc. Mais le plus important c’est
qu’elle s’est mariée avec un homme aussi extraordinaire
qu’elle, mon père, pour bien vouloir l’épouser
car, si les gens ne pouvaient pas voir qu’elle était
amputée, pour lui, lorsqu’ils étaient dans l’intimité,
elle enlevait son appareil, sa prothèse et elle n’avait
plus qu’un moignon. Ma mère a eu 3 enfants (j’ai
perdu une sœur à l’âge d’un an) et a
vécu jusqu’à 93 ans.
Le
courage de ma mère, la ténacité de ma mère,
la foi de ma mère, m’ont beaucoup, beaucoup impressionné.
Le modèle, aussi bien de ma mère que celui de mon père,
ont toujours été pour moi un moteur vraiment très
important et je vais vous raconter une petite histoire. Un jour, j’ai
reçu une très belle femme venue me consulter : belle
taille, brune, grande, très belle femme et moi je suis assez
sensible à la beauté et j’ai été
très impressionné par cette dame. En sortant, elle m’a
serré la main. J’ai eu comme un choc. Quelque chose m’a
rebuté et m’a remué. Je n’ai pas compris
pourquoi? Qu’est- ce qu’il y avait dans sa main ? Puis
je regarde discrètement et je vois qu’elle avait un doigt
en moins. Et alors à ce moment là, j’ai réalisé
encore plus la noblesse de cœur extraordinaire de mon père.
Combien j’ai été moi-même secoué
par un doigt manquant dans la main droite d’une femme superbe,
une sorte de star, et mon père a pu vivre 40 ans exactement,
de 1934 à 1974, avec une femme amputée d’une jambe
qui, chaque soir, enlevait sa prothèse et la mettait à
côté du lit. Et il lui a fait 3 enfants, a vécu
avec elle 40 ans et je peux témoigner que je ne l’ai
jamais, durant les 40 ans, entendu une seule fois, faire la moindre
allusion blessante ou désobligeante envers ma mère.
Cela a été pour moi un grand modèle.
Une
enfance vécue dans la prospérité, mais une affaire
familiale qui périclite brusquement et que je sauve de la failllite.
Le
deuxième évènement qui m’a beaucoup impressionné
et qui continue à conduire ma vie. Dieu merci, c’est
le fait que dans mon enfance, mes parents avaient une vie prospère.
Mon père gagnait beaucoup d’argent, il avait une très
belle maison de commerce, on avait voitures, chauffeur, domestiques
etc. et j’ai donc été très choyé,
presque même un enfant gâté. Mon père avait
un grand faible pour moi et on l’accusait même d’être
partial, d’avoir plus de préférence pour moi que
pour ma sœur qu’il aimait beaucoup quand même. J’ai
donc été vraiment l’enfant gâté.
A l’école, partout etc., on sentait l’enfant gâté,
l’enfant gavé, toujours de l’argent de poche, toujours
des livres nouveaux, jamais usagés, etc.
Mais,
lorsque j’étais à la faculté en tant que
séminariste et faisais en même temps des études
de droit, l’affaire familiale a commencé à péricliter
et alors ça a été les restrictions. Comme je
voulais aller faire mon doctorat en France, mon père ne pouvait
plus me payer le voyage. Alors j’ai été trouver
le directeur pour lui demander une lettre de recommandation à
l’ambassade de France pour avoir une bourse. Et lui, connaissant
la gloire de la famille Khadige, m’a dit : «Un fils
Khadige a besoin d’une bourse ?». J’ai alors
été très meurtri par cette réponse et
en ai eu presque eu les larmes aux yeux et je me suis contenté
de lui répondre : « Monsieur le directeur, personne
ne sait ce qu’il y a chez les autres ». Il a alors
été très touché par cette réflexion,
a eu presque honte de lui-même et m’a donné la
recommandation demandée et j’ai pu obtenir la bourse.
J’ai alors été faire mes études à
Lyon que j’ai du d’ailleurs interrompre parce que ma mère
m’avait envoyé un SOS me disant que la maison de commerce
était au bord de la faillite.
J’ai
du rentrer précipitamment et interrompre, pour un temps, mes
études que je n’ai plus repris en France, sauf pour ma
soutenance de thèse, et j’ai plongé, à
peu près pendant un an à un an et demi, dans toutes
les histoires du bureau qui m’empêchaient de dormir. Je
me voyais chaque matin me réveillant avec la maison déclarée
en faillite. Je devais négocier avec les banques, les créanciers,
c’était quelque chose d’infernal et, finalement,
par la grâce de Dieu et c’était un miracle de la
Providence, j’ai réussi à assainir la situation
et à sauver la maison de la faillite mais, évidemment,
les rentrées étaient très faibles et c’était
une époque où je devais, en même temps, préparer
ma thèse et travailler. J’allais donc travailler le soir,
avec un ami, dans la maison de commerce de mon père qui était
juste à côté de la municipalité (au-dessus
du Grand Café actuellement) et je travaillais parfois jusqu’à
minuit, minuit et demi et en quittant, j’attendais le tramway
parce que le tramway était à 5 piastres. Je ne payais
pas un service parce que le service était à 25 piastres
et je me disais que, pour le prix d’un service, je pouvais faire
5 trajets.
C’est
vous dire qu’après avoir eu une enfance presque d’enfant
gâté, j’ai eu un début de jeunesse très
difficile : pas de voiture alors que la plupart de mes amis en avaient
une. Même quand je devais sortir avec une jeune fille, j’allais
dans sa voiture à elle et vous imaginez combien c’était
éprouvant et humiliant pour un jeune homme, etc.
Par
la suite, j’ai eu la chance de trouver un emploi à la
sécurité sociale comme chef du contentieux, puis directeur
administratif et les vaches maigres ont commencé à disparaître.
Ce
que j’ai gardé de cette époque, c’est une
grande compréhension pour les gens en difficulté...
Mais
ce que j’ai gardé de cette époque, c’est
une grande compréhension pour les gens en difficulté
et ça m’a toujours déterminé dans ma vie
professionnelle : quand on est obligé de faire des poursuites
pour un client et que la personne poursuivie vient m’exposer
ses difficultés, j’essaye, par tous les moyens, sans
sacrifier évidemment les intérêts de mon client,
de l’aider, de lui donner des délais, de lui faciliter
les choses, d’obtenir de mes clients le maximum de concessions.
Parfois mes clients me disent : « Mais ce sont de comédiens
et des menteurs ». Je leur réponds : « Pas
nécessairement. Nous n’étions pas comédiens,
nous n’étions pas menteurs lorsque moi je me débattais
pour sauver la maison de mon père. Ni mon père n’était
un comédien et un menteur, ni moi-même, j’étais
comédien et menteur. Nous étions des personnes qui avions
eu des difficultés et qui nous trouvions dans une situation
difficile tout en étant très honnêtes et très
sincères. Par conséquent, pourquoi voulez-vous que nous
ne fassions pas bénéficier ces gens du même doute
».
Et
grâce à Dieu, après 45 ans de vie professionnelle,
je peux dire que je n’ai jamais accepté d’aller
au-delà du minimum raisonnable avec les gens parce que je me
suis toujours identifié à eux. Quand j’étais
chef du contentieux à la sécurité sociale, que
de fois je recevais des gens à qui on avait envoyé des
sommations et je les recevais toujours avec des égards, leur
offrant un café, essayant d’atténuer leur émotion
en leur disant : « Ecoutez, je vous comprends, moi aussi
je suis passé par là et tout le monde peut avoir des
problèmes. Ne croyez pas que je vous tienne pour des escrocs,
des filous ou des menteurs, pas du tout. Vous êtes probablement
des gens de très bonne foi, etc. ».
Par
conséquent, c’est pour cela que j’ai voulu évoquer
ces deux évènements car ils ont déterminé
toute ma vie. Evidemment, mon passage au séminaire aussi m’a
beaucoup marqué, mais mon père, ma mère, les
problèmes financiers de mon père, les difficultés
financières que j’ai eues moi-même, ces attentes
à minuit, minuit et demi d’un tramway qui mettait peut-être
une demi heure pour venir alors que dix services passaient à
ce moment là et que je n’en prenais aucun, les supplications
presque que je devais faire aux banques etc. pour nous accorder un
petit délai, tout cela est resté gravé dans ma
mémoire et c’est pour cela que je suis toujours très
peiné quand je vois des gens qui oublient. Je me dis: «
Comment ils oublient ? Comment ceux qui ont connu des difficultés
oublient ? » Souvent je me dis : « Les juifs
qui ont été tellement persécutés, comment
peuvent-ils se transformer en persécuteurs ? ».
Moi j’ai profité, par la grâce de Dieu, des épreuves
que j’ai subies pour ne pas les faire subir aux autres. C’est
comme la parabole de l’Evangile que j’aime beaucoup du
maître qui remet une grosse dette à son serviteur lequel,
en sortant, voit un camarade à lui qui lui devait une toute
petite somme, qui le prend au collet et qui lui dit : « Tu
vas me rendre tout ça, sinon je vais te jeter en prison »
et qui a scandalisé les autres qui ont rapporté ça
au maître et le maître lui a dit : « Moi qui
te remets ta grosse dette, ne devais-tu pas en faire autant avec ton
camarade ? Puisque c’est comme ça, tu vas payer jusqu’au
dernier centime ». Ca aussi, ça m’a beaucoup
influencé.
Et
là, je vais raconter un détail et c’est un témoignage
important. Quand on a réussi à assainir la situation
au bureau, les employés sont venus me trouver en me sortant
des traites qu’avaient signées, en notre faveur, quelques
petits clients qui avaient acheté des produits et qui n’arrivaient
pas à payer. Maintenant qu’ils étaient rassurés
que le bateau avait été remis à flot et que tout
danger était passé, ils n’avaient plus que l’idée
de poursuivre ces pauvres gens pour des sommes qui ne représentaient
peut-être pas le centième de ce que nous devions nous
même et qu’on a pu payer d’ailleurs avec les biens
de ma mère.
Je
les ai regardés (ils ont du me prendre pour un fou ce jour
là ou pour un imbécile), et je leur ai dit : «
Vous me voyez, moi, à qui Dieu vient de faire un miracle,
nous avons été repêchés de 100 mètres
sous terre, vous me voyez maintenant poursuivre ces pauvres gens qui
nous doivent en monnaie de l’époque l’un 500 livres
et l’autre pour 300 livres (c’est vrai qu’on
parlait encore de 50 et de 100 à l’époque mais
quand même ...), les prendre au collet et leur dire : allez,
vous allez me les rendre, sinon je vous déclare en faillite
?. Moi je vais le faire ? Est-ce comme cela que l’on est
reconnaissant à Dieu, à la Providence, de nous avoir
sortis – excusez moi du mot - de la m…, moi je vais poursuivre
ces gens là ? ». Je leur ai dit : « Apportez
moi ces traites ». Je prends les traites et je les déchire
devant eux. Ils me regardaient ahuris en se disant : « Il
ne veut pas les exécuter, bon, mais pourquoi il les déchire
? ». Je leur ai dit : « Je vais les déchirer
pour ne pas qu’il y ait le moindre accident, que personne, par
erreur ou à mon insu, ne puisse réclamer une de ces
traites à quelqu’un ».
Ceci
je ne devrais pas le dire, mais je le dis car j’estime que c’est
quand même un témoignage sur lequel beaucoup de gens
doivent méditer car, constamment, je vois des situations pareilles,
des gens que vous tirez (nous avocats), des gens que nous tirons d’un
pétrin terrible et à peine tirés du pétrin,
ils reviennent à la charge pour vous demander de coincer quelqu’un
qui se trouve dans une situation beaucoup moins dramatique que celle
où ils étaient et dont ils veulent avoir la peau. Moi
je me suis toujours refusé à faire cela. Je leur ai
dit : « Je regrette mais je ne suis pas homme à servir
des causes pareilles ».
Pour
ce qui est de ma vie professionnelle, il est incontestable que la
Providence est intervenue. Après que j’aie quitté
le séminaire, licencié en droit, grâce à
l’assistance de Mgr Ziadé, Paix à son âme,
qui avait insisté pour que je fasse le droit parallèlement
au séminaire et, comme je n’avais pas continué
le séminaire, je me suis retrouvé licencié en
droit, j’avais fait aussi des DES en France etc. et je préparais
ma thèse, mais deux évènements devaient déterminer
ma vie professionnelle.
Un
enseignement de chaire à l'USJ
Le
premier, c’est que j’ai reçu immédiatement
une proposition du père Ducruet qui était, à
ce moment là, chancelier de la faculté de droit, pas
encore recteur et qui me dit : « Pourquoi voulez-vous retourner
en France maintenant que vous avez arrangé les affaires de
votre père ? ». Je lui ai répondu : «
Parce que je veux continuer mon doctorat et faire l’agrégation
». Il me dit : «L’agrégation pour moi
ne signifiera rien. Je vous propose immédiatement un enseignement
de chaire», parce que j’avais été assistant
à la faculté de droit de Lyon durant 2 ans, le premier
assistant libanais dans une faculté de droit française.
Il m’a dit : «Vous avez déjà fait vos
premières armes, je vous propose un enseignement de chaire»
et il m’a proposé un enseignement de chaire et je termine
en juin ma 41ème année d’enseignement, grâce
à cette offre que m’avait faite le Père Ducruet.
Chef
du contentieux à la sécurité sociale puis directeur.
Mais
évidemment, l’enseignement ne procurait pas grand-chose.
Il me procurait 400 livres à l’époque, en 1964,
ce n’était pas rien, mais cela ne pouvait pas faire vivre
quelqu’un, surtout que je devais entretenir ma famille car la
maison de commerce périclitait.
La
Providence a voulu que ma cousine ait vu dans le journal une annonce
que l’on recrutait à la sécurité sociale
des directeurs. Je me renseigne, c’était sur dossier.
Pas d’examen, sur dossier et ils payaient 1.500 livres, presque
la paye d’un ministre à l’époque. Je présente
mon dossier. Evidemment, le dossier était très éloquent
à l’époque, mais il y avait quelqu’un de
plus pistonné que moi. Mais comme mon dossier était
plus important, ils nous ont mis ex æquo avec mon nom en premier,
mais ils l’ont pris à lui et moi, j’ai attendu.
Quelques mois après, un ami à nous a été
nommé ministre du travail et des affaires sociales : Wajdi
Mallat. Je vais donc le voir et je lui dis : « Voilà
! ». Il s’énerve : « Comment vous
ne le nommez pas… ». On me nomme chef du contentieux,
mais chef du contentieux, c’était un grade inférieur
et j’encaissais 800 livres à ce moment là, alors
800 et 400 = 1.200 L.L., ça devenait correct.
3
ans après, mon concurrent démissionne et va à
un autre poste et on m’attribue le poste de directeur qui était
déjà à 2.000 livres, alors 2.000 et 400 = 2.400
L.L., j’étais vraiment à l’aise et je pouvais
songer à me marier et effectivement, l’année suivante
en 1969, je me suis marié et 2 ans après nous avons
eu notre premier enfant et j’ai soutenu ma thèse. C’était
vraiment une vie calme, paisible et qui n’était plus
empreinte de contraintes financières. Ca allait bien, je pouvais
aider ma famille, mes parents et je faisais vivre convenablement la
famille et heureusement que fin 71, un ami me dit : « Que
restes-tu faire à la sécurité sociale ? »
et il me propose de fonder avec lui une société de services.
Je lui ai dit : «Moi je n’ai pas de capitaux»,
il me répond : « Ca n’a pas d’importance,
moi je t’assure un minimum de 2.000 livres par mois, abstraction
faite de ce que fera la société ».
Je
quitte la sécurité sociale et mon cabinet d'avocat démarre.
Alors
je prends mon courage à deux mains, je présente ma démission
le 31 décembre 1971 et le 1er janvier 72, je quitte. Nous fondons
la société et parallèlement, je lance mon cabinet
d’avocat car en fait, je n’avais jamais vraiment exercé
que par le biais de la sécurité sociale. La société
n’a pas beaucoup démarré mais mon cabinet d’avocat,
Dieu merci, a démarré et j’ai pu avoir les premiers
contentieux. Alors, quand la guerre est arrivée, nous avons
liquidé la société parce qu’il n’y
avait plus moyen de travailler et moi j’ai continué à
mener ma vie professionnelle avec ma clientèle. Evidemment,
comme tous les avocats, j’ai été très affecté
par la guerre et les années 75 et 76 étaient des années
difficiles. Heureusement que j’avais quelques contentieux qui
m’assuraient un petit revenu fixe, sinon ça aurait été
pénible.
Conseiller
du ministre du travail, le Dr. Assaad Risk, et des années très
fructueuses sur le plan législatif.
Heureusement
qu’en 76, un ami le Dr Assaad Risk, a été nommé
ministre du travail et il me propose d’être son conseiller.
Je lui ai dit : «Volontiers!». J’étais relativement
jeune à l’époque. En 76, je devais avoir 38 ans
et j’ai collaboré avec lui. J’avais des indemnités
de 2.000 livres, c’était très important, plus
les petits revenus de l’enseignement et des contentieux qui
m’étaient restés. On a pu traverser 2 à
3 années difficiles et on a fait beaucoup de bon travail. Il
y a eu le décret loi n.17 qui a réglé les relations
entre les employeurs et les salariés suite à la guerre
et c’est un décret loi qui a beaucoup servi. On a révisé
le code de la sécurité sociale, on a créé
l’office national de l’emploi, on a révisé
les tribunaux du travail. On a fait beaucoup de beau travail durant
ces années là. C’étaient des années
très fructueuses, sur le plan législatif, avec le Dr
Assaad Risk. Puis, quand le cabinet est tombé, je suis revenu
à mes travaux.
Mais
heureusement, le travail a plus ou moins repris. J’ai loué
le local de mon bureau et je l’ai loué avec beaucoup
de craintes et d’appréhensions. Je l’ai loué
en 1978 à 16.000 livres et c’était quand même
très risqué. Après ça, il y a eu les évènements,
l’assassinat de Tony Frangieh etc. On s’est repliés
ici, maison bureau, et figurez-vous qu’on est restés
dans cet appartement maison bureau jusqu’en 1995. En 1992, j’avais
eu l’occasion d’acheter un appartement à Achrafieh
que nous avons mis quelque temps à aménager. Il était
prêt en novembre 94. Nous avons déménagé
en novembre 94 et j’ai aménagé mon bureau et même
maintenant, grâce à Dieu, nous avons pris un étage
qui est le même bureau, mais délocalisé où
se trouve mon fils.
PDG
de la sécurité sociale en 1983 et deux réalisations
très importantes.
Et
là vraiment, ça a été une situation financière
et familiale beaucoup plus détendue. En 83, j’ai été
élu président de la sécurité sociale.
C’était à la fois une grande responsabilité
et une grande joie pour moi parce que la sécurité sociale
que j’avais quittée administrativement en 1971, j’y
revenais cette fois en n.1, président du conseil d’administration,
et j’avais beaucoup de projets en tête. J’en ai
réalisé quelques uns, Dieu merci, mais ç’aurait
été une autre période que j’en aurais réalisé
beaucoup plus. C’était encore la guerre. On n’était
jamais sûr de pouvoir nous réunir la semaine suivante
dans le même local que la semaine d’avant.
Mais
malgré tout, durant 5 ans, de 83 à 88 j’ai fait
un très beau travail. D’ailleurs les gens en témoignent,
ce n’est pas à moi de le dire. Il y a surtout deux réalisations
très importantes. J’ai conservé la pleine cohésion
de l’institution et deuxièmement, je lui ai conservé
une situation financière extrêmement saine. Quand j’ai
quitté en janvier 88, j’ai laissé des milliards
dans les caisses de la sécurité sociale qui était
dans une situation impeccable sur le plan financier et qui n’avait
jamais arrêté les prestations durant les 5 ans de mon
mandat. On payait aux hôpitaux, on payait aux médecins,
on payait les prestations aux salariés. Tout fonctionnait vraiment
impeccablement. Comment après, on a laissé cette institution
qui avait survécu à 5 années de guerre terrible
et qui n’était pas loin de la fin d’ailleurs car
en 88 nous étions à 2 ans de la fin des évènements,
comment après, cette institution s’est effondrée
pour avoir aujourd’hui un déficit de 260 milliards puisés
dans la caisse des indemnités de fin de service ?
On
dit que l’Etat ne paye pas ses contributions, mais de mon temps
aussi l’Etat ne payait pas ses contributions. Mais évidemment,
quand on réduit les contributions de 50 pour cent d’un
coup, ce n’est pas étonnant qu’on aboutisse à
un déficit. Si vous aviez 2 emplois et un train de vie et vous
renoncez à l’un d’eux qui vous assurait 50 pour
cent de vos revenus parce que vous n’avez plus envie de travailler
et vous voulez maintenir le même train de vie, évidemment
vous allez à la faillite et c’est ce qui est arrivé.
D’ailleurs
je l’ai dit à la télévision, à la
LBC et partout, je l’ai dit : «C’est une décision
suicidaire. Comment on réduit les cotisations de 50 pour cent
d’un coup ? Ca ne s’est jamais vu ! Dans les pays civilisés,
on réduit de 0,8, de 2 de 3 de 5 pour cent ; on réduit
de 50 pour cent d’un coup comme cela ? de 30 pour cent à
15 pour cent comme cela du jour au lendemain ? C’est quelque
chose d’incroyable !»
Et
moi, vraiment, je souffre parce que, qu’on le veuille ou non,
je crois qu’il y a 2 personnes pour qui la sécurité
sociale est vraiment le « baby » et il n’y
en a pas 3 : c’est le Dr Rida Wahid qui était mon directeur
général quand je suis entré à la sécurité
sociale et qui reste un ami avec lequel je maintiens le contact que
je n’ai jamais interrompu et moi-même. Tous les deux nous
sommes les seuls au Liban à pouvoir dire que la sécurité
sociale est notre baby parce que les autres, la plupart sont des amateurs,
des amateurs… et ils vous disent qu’ils s’intéressent
à la sécurité sociale, qu’ils s’y
connaissent, mais ils n’y connaissent rien. Ils ne connaissent
rien. Je regrette de le dire, mais s’ils s’y connaissaient,
ils n’auraient pas laissé le navire couler comme il est
entrain de couler …
Un
drame dans ma vie: la perte de notre petite Raïssa.
Mais
depuis que ma vie professionnelle a commencé, il y a eu un
drame dans ma vie que vous connaissez, qui a beaucoup bouleversé
ma vie et qui est la perte de notre petite Raïssa en 1985. J’ai
très très mal supporté le coup. Ca surprenait
même les gens que je le supporte moins bien que ma femme car,
en général, on dit que ce sont les mamans qui sont…
je ne prétends pas et je ne me permettrais jamais de dire que
ma douleur était plus grande que celle de ma femme, pas du
tout, elle était certainement attachée à notre
petite Raïssa autant que moi, mais moi je ne le supportais pas,
je me suis avéré beaucoup plus fragile qu’elle.
Je ne dis pas « beaucoup plus sensible qu’elle
», ce serait un sacrilège que de le dire, mais beaucoup
plus fragile qu’elle. D’ailleurs, Victor Hugo que j’aime
beaucoup, quand il a perdu sa fille, a écrit un poème
où il dit textuellement : « Moi l’homme fragile
et toi la femme forte ». Donc lui-même se décrit
aussi en comparaison avec sa femme comme lui étant le père
fragile et elle la femme forte. Et c’est ce qui est arrivé
et d’ailleurs je rends hommage à ma femme car sans le
soutien qu’elle m’a apporté, j’aurais peut-être
coulé. C’est elle qui m’a sauvé avec la
Providence.
La
cravatte blanche, un moyen de communion avec ma fille...
Et
évidemment, cet évènement, sur un tout autre
plan que ce que j’ai évoqué dans ma jeunesse,
a beaucoup transformé ma vision du monde. D’abord j’ai
voulu changer complètement de train de vie. Il y a beaucoup
de choses auxquelles j’ai renoncé. J’y ai renoncé
pour que ma communion avec ma fille soit toujours présente.
Je me suis très vite rendu compte qu’il n’était
pas bon d’en parler tout le temps parce que ça dérange
les gens. J’ai constaté très vite que les gens
n’aiment pas entendre d’autres parler de leur douleur,
ça les dérange. Donc ça, je l’ai très
bien saisi. Je me suis dit, je vais trouver des moyens de communion
avec ma fille, sans parler, pour moi-même.
Par
exemple je vous en cite un : la cravate blanche. Depuis que notre
fille nous a quittés, le jour même, j’ai mis une
cravate blanche, je n’ai pas voulu mettre une cravate noire
vu son jeune age et depuis je n’ai plus changé de cravate.
Pour moi, c’est un lien silencieux avec ma fille. Chaque fois
que quelqu’un me parle de ma cravate blanche, c‘est comme
s’il me parlait de ma fille, mais lui ne se rend pas compte
de ce qu’il fait et moi je ne le dérange pas. S’ils
me disent : « Me Khadige, nous constatons que vous ne portez
que des cravates blanches, où trouvez-vous les cravates blanches
? ». C’est exactement comme s’ils me disaient:
« Comment va Raïssa etc. » mais alors ça c’est
un secret, personne ne le sait.
"Papa,
ce n'est pas important..."
Il
y a eu comme cela d’autres choses que je n’ai pas évoquées
pour ne pas trahir des secrets car je ne veux pas précisément
que les gens fassent le lien pour ne pas les déranger. Donc
ça m’a donné une nouvelle vision du monde. Ca
a beaucoup relativisé les choses et les évènements.
Je me souviens d’une phrase que nous répétait
notre petite lorsqu’elle était malade, elle me disait
: «Papa, ce n’est pas important ».
C’est resté dans ma tête le « ce n’est
pas important ». Et depuis, chaque fois que j’ai
des ennuis ou que j’ai tendance à m’énerver
ou à me fâcher, bien que je sois d’un genre très
calme, grâce à Dieu, je me souviens et je me dis : «
Que me dirait Raïssa ? » Elle me dirait : «
Papa, ce n’est pas important ». «Tu
as raison chérie, ce n’est pas important. N’attachons
pas d’importance ». Et ça, c’est très
important dans ma vie, ma prise de conscience que rien n’est
important. D’ailleurs ça rejoint un peu l’ecclésiaste…
Alors ça c’était un évènement.
Je
me suis lancé dans la politique, une expérience qui m'a
beaucoup apporté mais qui a provoqué un déséquilibre
dans mes finances.
Autre
chose aussi, mais alors sur le plan purement professionnel, un jour
comme ça, par hasard, je bavardais avec un ami et c’était
lors de la préparation des élections de 96 et je lui
ai dit : « Crois-tu que ce serait une bonne chose et ce
serait possible que de me présenter aux élections avec
le président Sélim el Hoss dans sa liste ? »
Il m’a dit : « Mais c’est une excellente idée
». Je lui ai dis : « Tu es sérieux ? ».
Il m’a répondu : « Oui, je suis très
proche du président Hoss, je vais tâter le terrain
». Il me téléphone le lendemain et me dit : «
Le président Hoss a été enchanté
» et c’est comme cela que je me suis lancé dans
la politique, une expérience qui m’a beaucoup apporté
parce que, sincèrement, je ne connaissais rien à la
politique vécue. Je connaissais la politique théorique.
D’ailleurs
ça amusait les gens quand ils se sont rendus compte que je
ne savais même pas comment on présentait sa candidature.
Le directeur général d’un grand quotidien arabe
qui m’aimait beaucoup et qui venait presque tous les soirs chez
moi parler des élections etc., quand je lui ai dit : «
Je n’ai pas encore présenté ma candidature,
je ne sais pas comment le faire ». Il me dit : «
Tu es sérieux, tu ne sais pas comment on présente
sa candidature ? ». Je lui ai dit : « Non
» et c’est lui qui m’a expliqué, il m’a
dit : « Va porter tel et tel document etc.… ».
C’est pour dire combien j’étais novice. Je ne connaissais
rien, ni à la machine électorale, ni aux délégués,
rien, rien, rien. J’ai tout découvert et maintenant je
suis devenu presque un expert.
Et
alors j’ai commencé les visites mais la période
était très courte, je n’ai pas pu faire grande
chose. N’empêche que, moi qu’on considérait
comme le maillon le plus faible de la liste, j’ai réuni
pour notre liste, avec un préavis de 24 heures seulement, dans
mon appartement entre personnes debout et assises, 260 personnes,
en plein Achrafieh sans compter que dans la rue on a ovationné
la liste. Le président Hoss n’en croyait pas ses yeux
comment en 24 heures j’avais pu organiser une réunion
électorale dans une maison avec 260 personnes. Il n’en
croyait pas ses yeux et c’était la bourgeoisie beyrouthine,
pas les gens qu’on réunit comme ça facilement,
qu’on fait sortir de chez eux facilement.
Ils
ont traficoté les résultats: on a voté à
la place de mon fils!
Alors
les résultats des élections avaient été
inespérés mais le résultat était désespéré
parce que le siège était réservé d’avance
à quelqu’un d’autre que moi et c’est pour
cela qu’on a voté à la place de mon fils ! Oui,
mon fils est venu pour voter, on lui a dit: « Non, tu as déjà
voté ». Bref, moi j’ai l’intime conviction
que j’ai obtenu le nombre de suffrages qui me permettait d’être
élu, mais jusqu’à la dernière minute, jusqu’au
lundi soir, ils ont trafficoté les résultats pour m’empêcher
d’être élu. Peu importe, je n’ai pas attaché
d’importance. La seule chose qui m’a fait mal dans toute
cette histoire, c’est le montant que j’ai payé
parce que les élections coûtent et ça a provoqué
un déséquilibre dans mes finances, un déséquilibre
dont je ressens jusqu’à maintenant les contrecoups et
la secousse n’a pas encore été complètement
absorbée ou résorbée.
Mais
en contre partie, quelle expérience ! Comme je comptais me
présenter aux élections de 2000, j’ai fait entre
96 et quelques mois avant les élections où j’ai
renoncé, 3865 visites. Il n’y a pas un quartier de Beyrouth
que je ne connaisse. Il n’y pas un immeuble où je ne
sois pas monté. C’est incroyable. Et moi qui en 95 était
presque inconnu de l’électorat beyrouthin (d’accord
il y a la bourgeoisie beyrouthine, notre milieu, milieu barreau, milieu
faculté etc., par la sécurité sociale aussi beaucoup
de gens me connaissaient, mais le grand public ne me connaissait pas)
!. Alors vous ne pouvez pas imaginer ce que j’ai pu découvrir
d’associations, de groupes politiques, ce que j’ai pu
frayer avec des gens, ce qui fait que maintenant on me connaît,
peut-être mieux encore à l’Ouest qu’à
l’Est.
Ca
a été une expérience extraordinaire et je vous
avoue franchement et je l’ai toujours dit, car les gens donnent
parfois de faux prétextes, n’était-ce la question
d’argent, je me serais continuellement présenté
aux élections quitte à ne pas être élu,
ça n’a pas d’importance, mais pour maintenir toujours
ces contacts avec les gens etc. en ne sachant jamais à quoi
ça peut mener. Mais malheureusement, mes finances ne me le
permettent plus.
«Que peuvent les zéphyrs contre les chevaliers
qui offrent des saphirs, des perles et des colliers ?» (Miguel
Zamagoitz). Nous étions des zéphyrs face à une
puissance financière illimitée...
D’abord,
la situation financière comme vous le savez au Liban n’est
plus brillante, on ne travaille plus comme on travaillait en 93, 94 et
95, c’étaient des années très prospères
celles-là et en même temps, le coût devient plus grand.
Surtout depuis que, Dieu ait son âme, le président Hariri
est entré sur la scène politique avec les moyens énormes
qu’il avait … et c’est pour cela d’ailleurs que
j’avais renoncé en 2000 et j’aurais souhaité
que le président Hoss qui avait dit qu’il ne voulait plus
se présenter aux élections le fasse. C'aurait été
beaucoup mieux pour lui plutôt que d’être battu comme
il l’a été. Moi j’ai eu plus de flair qu'eux.
Après, on m’a félicité pour avoir eu du flair.
Moi, je lis les évènements et je me suis rendu compte que
c’était le combat du pot de terre contre le pot de fer ou
comme dit Miguel Zamagoitz, un poète de l’Europe de l’Est:
« Que peuvent les zéphyrs contre les chevaliers qui offrent
des saphirs, des perles et des colliers ? » Nous étions
les zéphyrs face à une puissance financière illimitée.
Alors
moi, j’avais compris que c’était un combat désespéré
et quoi que vous mettiez comme budget (d’abord moi mon budget était
super limité) mais même un budget beaucoup plus important
que celui que je pouvais consacrer aurait été une goutte
d’eau, une goutte d’eau, et d’ailleurs le président
Hoss me l’avait dit. Il m’avait dit : « Si moi je
peux mettre 300.000 dollars, le président martyr, Dieu ait son
âme (que j’ai d’ailleurs beaucoup regretté
car c’était une belle figure libanaise, c’est vraiment
dommage car le meurtre en lui-même est quelque chose d’horrible
et de cette personne encore plus), a un budget illimité. Vous
ne pouvez même pas avancer un chiffre, ça n’a pas de
sens, parce qu’il n’y avait pas de chiffres, pas de plafond
».
«
Chou Inkiltra baddo ? ».
Alors
là, j’ai renoncé à la politique mais je le
regrette non pour être élu (les gens croient que j’étais
tellement intéressé d’être élu, évidemment
ç’aurait été idiot de se présenter sans
avoir envie d’être élu, c’est ridicule) mais
je crois que j’aurais vraiment pu servir les gens et contrairement
à tout ce que les gens disent, il y a quand même toujours
un rôle au parlement pour un juriste.
C’est
vrai que la politique dépasse tous les parlementaires (le pouvoir
de décision entre nos mains demeure à mon avis un peu faible
; d’accord, avant on disait la Syrie conditionnait tout mais, peut-être
demain, ce sera l’Amérique qui conditionnera tout).
Déjà,
je me rappelle lorsque Hamid Frangieh s’était présenté
aux élections contre Camille Chamoun, l’un était soutenu
par l’Angleterre, l’autre par la France. C’était
encore les chancelleries qui décidaient. Même du temps des
Ottomans, mon père avait servi dans l’armée ottomane,
il y avait un officier ottoman qui venait chez mes grands parents et quand
ils lui demandaient ce qui allait arriver, il répondait : «Il
faut voir ce que l’Angleterre veut», « Chou
Inkiltra baddo ». et quand il lui disait pourquoi une chose
ne s’est pas faite, il répondait : « Inkiltirra
ma baddo ! C’était Inkiltirra Baddo et Inkiltirra ma baddo
». Donc vous voyez, c’est le propre des petites puissances
qui ne sont pas maîtresses de leur destin, mais il y a quand même
un rôle à l’échelle nationale pour des petits
sujets, des sujets qui touchent à la vie du citoyen : la loi sur
les loyers, la réforme du code du travail, des histoires de ce
genre qui n’impliquent pas la haute politique.
On
me disait : « Mais qu’est ce que tu vas
faire dans ce parlement ? ». Je leur disais :
« Pas ce à quoi vous pensez. Il y a autre chose!
».
Par
exemple, si j’étais parlementaire j’aurais eu beaucoup
plus d’impact pour empêcher cette loi scélérate
qui a modifié la loi concernant les adolescents en conflit avec
la loi, ce qu’on appelle, entre guillemets, les délinquants,
que comme elle a été passée. J’ai été
au parlement. Je l’ai défendue en tant que président
de l’Union pour la protection de l’enfance au Liban, mais
on m’écoutait quand on voulait, on m’invitait quand
on voulait, on me demandait de sortir quand on voulait. Si j’étais
député et probablement même président de la
commission de l’administration et de la justice, j’aurais
eu mon mot à dire. On n’aurait pas pu me mettre à
la porte. J’aurais pu présenter moi-même un projet
de loi etc. C’est ce que les gens ne comprenaient pas. On me disait
:« Mais qu’est ce que tu vas faire dans ce parlement?
». Je leur disais : « Pas ce à quoi vous pensez,
il y a autre chose! ». Voilà la preuve : une loi sur
les adolescents qui a foutu par terre 100 ans de vie d’ONG au Liban.
Donc
il y a toujours quelque chose à faire. C’est pour cela que
moi, je n’aurais jamais renoncé à la politique n’étaient-ce
les questions financières. D’ailleurs, je l’ai dit
à la télévision, officiellement, à plusieurs
reprises. J’ai dit : «Je peux vous invoquer toutes sortes
d’arguments, ne croyez pas. Je vais vous dire la vérité
et la vérité, c’est que je n’ai plus d’argent
pour faire de la politique. Point final. Tout le reste c’est du
blabla, ce sont de faux prétextes». C’est comme
quelqu’un par exemple qui faisait la cour à une jeune fille
et qui est éconduit. On lui dit : « Pourquoi vous vous
êtes quittés ? ». Au lieu de dire franchement,
j’ai été éconduit, elle n’a pas voulu
de moi. Il dit : « Elle avait mauvais caractère et puis
et puis… » et il invente beaucoup de faux arguments alors
que le seul véritable argument, c’est qu’il a été
éconduit.
Q : Est-il normal que
l’accès à la vie parlementaire ne soit ouverte qu’à
ceux qui ont des possibilités financières ?
L'indemnité
parlementaire: une rente viagère. C'est un scandale! On alloue
une indemnité à des parlementaires qui ont des milliards...
C’est
comme cela dans le monde entier. C’était même comme
cela du temps de Périclès au Vème siècle avant
J.C. Vous savez que même à Rome, la carrière d’avocat
était gratuite. Donc elle n’était ouverte qu’aux
riches. Périclès, pour permettre à ceux qui étaient
moins fortunés d’accéder aux magistratures, a instauré
ce que l’on appelle la rémunération de la charge,
ce qui est l’équivalent de l’indemnité parlementaire
aujourd’hui, dont on a fait chez nous une rente viagère,
à vie, ce qui est un scandale !
Au
lieu de prévoir par exemple une caisse de soutien à quelques
rares parlementaires, ça peut arriver, qui après avoir consacré
des années à la vie parlementaire peuvent se retrouver sans
ressources, on alloue une indemnité à des parlementaires
qui ont des milliards. Je ne veux pas en nommer, mais vous les connaissez.
J’ai au moins 10, 15, 20 noms qui me viennent à l’esprit
immédiatement au parlement actuel qui ont des millions de dollars.
Alors pourquoi vous allouez à ceux-là une indemnité
parlementaire ? Savez-vous que s’ils font 3 mandats, ils ont une
indemnité totale à vie. Un mandat, ils ont la moitié.
C’est aberrant ! C’est aberrant d’allouer à vie
et après sa mort, à sa veuve, une indemnité à
quelqu’un qui a manifestement des millions de dollars. Ce n’est
pas la sécurité sociale.
Q: Ce dont vous parlez
s’applique à des personnes, à des individus, à
l’échelle individuelle, mais dans les autres pays du monde,
est-ce que ceci n’est pas assumé par des partis politiques?
Molière
disait: « Point d’argent, point de Suisse
», je dis: « Point d’argent,
point de politique ...»
C’est
vrai ! Mais vous connaissez aussi tous les scandales en France notamment
sur les financements des partis. Ca revient au même, mais comme
disait Molière : «Point d’argent, point de Suisse»,
je dis: «Point d’argent, point de politique».
Alors, c’est soit le parti, soit l’individu. Mais il faut
que quelqu’un paye. La politique coûte. Or chez nous, il y
a quelques partis, je ne sais pas dans quelle mesure ils financent leurs
candidats. Par exemple, le parti Kataeb quand il présente des candidats,
est-ce que c’est le candidat qui paye ou est-ce que c’est
le parti qui paye ? Ce n’est pas évident que ce soit le parti
qui paye. C’est à se demander s’il ne faut pas payer
au parti pour que le parti vous présente. Je n’en sais rien.
Peut-être le parti communiste, le parti populaire syrien (le PPS),
je ne sais pas.
Mais
en tout cas, les partis chez nous sont très faibles. On n’en
parle pas. Mais en Europe, les partis payent gros. Que vous soyez UMP
ou UDF, cela coûte de l’argent. Vous imaginez aux EU pour
être sénateur, pour être député, «
congressman », pour être président, mais c’est
par millions de dollars. Vous imaginez quand Mrs Bush et Kerry doivent
sillonner les 50 états des EU en avion avec des meetings, des manifestations,
mais ça coûte des millions ; il faut que quelqu’un
paye. Alors au Liban, c’est à l’échelle individuelle.
Pour ne rien vous cacher, vous savez que même pour entrer dans la
liste en 96, j’ai du payer un ticket d’entrée sans
compter tous les frais qui sont restés à ma charge parce
que ça coûte de l’argent incontestablement.
Non,
sans argent, à mon avis, c’est une utopie, à moins
de vouloir s’amuser. Si c’est pour coller des photos, faire
parler un peu de soi pour quelques milliers de dollars, on est entrain
de s’amuser. On sait que on ne se présente pas aux élections
car pour se présenter aux élections, vous devez faire partie
d’une liste que vous allez contribuer à financer pour créer
des bureaux électoraux, pour qu’il y ait des délégués,
pour qu’il y ait des meetings etc.
Puis
après, vous imaginez, rien que pour coller les photos, il faut
voir ce que ça coûte ; ça coûte beaucoup. Moi
j’ai appris à mon corps défendant que chaque photo
collée sur mazonite, parce que moi je refusais catégoriquement
de coller sur les murs et donc de salir les murs, entre l’impression
de la photo, son collage sur mazonique et son accrochage sur des fils
ou autre dans la rue, chaque photo coûtait en 3 et 4 dollars et
vous savez que si vous ne mettez pas des milliers de photos (vous devez
mettre un minimum, minimum, de 10.000 photos, pour qu’elles paraissent),
les gens vous diraient : «Mais on n’a pas vu vos photos».
Pour qu’on voie vos photos, vous devez compter 10.000 photos dans
une ville comme Beyrouth parce que moi quand je me suis présenté,
Beyrouth était une seule circonscription. Mais même quand
elle n’est pas une seule circonscription, il y des électeurs
qui sont implantés partout. Parfois vous devez même mettre
quelques photos en dehors de Beyrouth parce qu’il y a beaucoup d’électeurs
beyrouthins qui habitent maintenant Ballouné, Rabieh etc. Donc
il faut se faire connaître. Alors vous imaginez, si rien que les
photos vont me coûter 40.000 dollars ?
Q: Les personnes qui
arrivent à la vie parlementaire dans les conditions que vous
venez de décrire, sont-elles habilitées, d’après
vous, à construire cet état de droit dont vous étiez
entrain de parler ?
3
catégories de candidats.
Remarquez
: oui et non. Je vais vous dire pourquoi, parce que d’après
moi, il y a 3 catégories de personnes :
Il
y a ceux qui payent de l’argent avec l’espoir de le récupérer
au centuple. Donc là, c’est la corruption au départ.
Ils vous disent : «Nous allons mettre X (je ne vais
pas donner de chiffres parce que c’est très relatif),
si nous ne sommes pas élus, tant pis (c’est terrible
pour eux), mais si nous sommes élus, nous récupérons
au minimum 10 fois plus».
Il
y a ceux qui ont beaucoup d’argent qui, en payant, ne comptent
pas récupérer de l’argent, ça leur est
égal, ils veulent le prestige, ils veulent l’influence,
ils veulent la plaque bleue, ils veulent qu’on les appelle «Saadet
el Na’eb», ils ont de l’argent, ils ont fait
beaucoup d’argent, maintenant ils veulent jouer un rôle.
Il
y a enfin ceux qui ont les moyens, comme c’était mon
cas mais limite en 87, qui ont les moyens de financer raisonnablement
une campagne électorale, mais avec un budget limité
et très étudié et qui se disent : « Si
je suis élu, je pourrai faire quelque chose ». Moi
je le dis d’autant plus que je ne compte plus me présenter
aux élections, donc je ne me fais pas de propagande pour que
les gens disent : «Oui, il dit que c’est pour servir,
mais tout le monde dit la même chose». Moi je n’ai
plus intérêt à le dire, mais c’était
vraiment pour servir et honnêtement parlant, j’avais fait
un seul calcul. J’avais étudié l’indemnité
parlementaire et les avantages dont bénéficient les
parlementaires et j’avais calculé que si je suis élu
(comme le parlementarisme n’empêche pas d’exercer
son activité professionnelle contrairement au ministère,
si vous êtes ministre, vous n’avez plus le droit d’être
avocat, mais si vous êtes député vous en avez
le droit), je continue mon travail qui me fait vivre, grâce
à Dieu, et si je mets de côté, dans un compte
épargne, l’indemnité parlementaire que je reçois
en fin de mois, au bout des 4 ans, j’aurais juste récupéré
le montant que j’ai payé, les intérêts des
indemnités progressives mises en compte épargne couvrant
dans une certaine mesure les intérêts que j’allais
avoir à payer sur les montants déboursés. Donc
je me serais retrouvé, après les 4 années, ayant
simplement récupéré ce que j’ai payé
sans plus ni moins et avec la satisfaction d’avoir pu être
utile à la nation.
Malheureusement,
les résultats n’ont pas été ce que j’escomptais
bien que des gens comme Fouad Boutros m’avaient donné favori,
le Nahar avait titré le 2 septembre : 3 noms passeraient à
Beyrouth : « Hoss, Beydoun et Khadige».
Malheureusement, c’est le mien qui a fait défaut et je me
suis retrouvé avec la dette et sans le moyen de remboursement.
Ce n’est pas grave.
C’est
pour vous dire qu’il peut y avoir quand même quelques personnes,
je dis bien quelques personnes … Je pense en particulier à
quelqu’un, non parce qu’il est mort, mais c’est ma profonde
conviction, qui lui, finançait sa campagne sans la moindre préoccupation
de récupérer l’argent qu’il a payé et
dans l’optique de servir : c’est Pierre Hélou. Pour
moi, Pierre Hélou, c’est l’image même de l’honnête
homme et il avait les moyens, donc il pouvait se permettre de financer
sa campagne, mais il ne la finançait pas démesurément
parce qu’il était assez populaire, par ailleurs, mais il
payait de sa poche et je ne crois pas qu’il avait tellement le souci
de récupérer. Ce n’est pas comme moi, il avait une
fortune personnelle, mais lui c’était la satisfaction de
servir. C’était un homme que je respectais beaucoup, que
j’aimais beaucoup d’ailleurs, très détaché,
lui et sa femme et d’autres comme lui. J’ai cité Pierre
Hélou, mais il y en a d’autres certainement.
Q:
Lorsque vous étiez à la sécurité sociale,
qu’est-ce qui vous le plus frappé, le plus marqué.
Quand vous étiez au conseil d’administration de la sécurité
sociale, quelle impression vous a donné cette administration,
quel a été votre sentiment par rapport à l’administration
elle-même et par rapport au pays aussi ?
Président,
dans une période très difficile...
J’ai
été élu président dans une période
très difficile où Beyrouth était coupé en
deux et il y avait à ce moment là un directeur général,
Dieu ait son âme, il est mort, qui n’était pas vraiment
l’idéal et qui a voulu s’opposer à moi. Après
coup, il l’a regretté et un jour il l’a dit à
son fils, après qu’il ait quitté la sécurité
sociale : « Je crois que j’ai commis une très grosse
erreur dans ma vie, c’est d’avoir voulu m’opposer au
président Khadige . Si j’avais ma main dans la sienne, j’aurais
eu une carrière beaucoup moins pénible que celle que j’ai
eue », parce qu’il a eu des déboires après
que j’aie quitté etc.
Les
déplacements étaient très hasardeux, je ne pouvais
pas aller facilement d’Est en Ouest avec un directeur général
qui s’opposait à moi et avec un pays en guerre, vous risquez
toujours un coup fourré. Il pouvait profiter de mon passage pour
me faire … Je ne sais pas s’il l’aurait fait, il est
mort, mais c’était toujours du domaine du possible, donc
j’étais obligé d’être prudent et je devais
tout diriger à partir du conseil d’administration qui a fini
par se réunir chez les Sœurs Franciscaines parce qu’on
pouvait venir de l’Ouest par l’hippodrome et de l’Est
par la rue Badaro.
Donc,
c’était une situation très difficile et évidemment
la gestion de l’administration n’était pas à
mon goût, mais on essayait, au moins, d’assurer le minimum
à travers le conseil d’administration et à travers
les membres musulmans du conseil d’administration qui eux avaient
la possibilité de se déplacer et qui étaient très
solidaires de moi et je les chargeais à eux de faire ce que je
ne pouvais faire directement. Mais évidemment, ç’aurait
été aujourd’hui, les choses auraient été
très différentes, parce que j’aurais pu aller m’installer
là-bas, superviser tout, tourner, donner des ordres, mais à
cette époque, il y avait toute une série de régions
qui m’étaient tout à fait inaccessibles, y compris
la direction générale à Mazraa qui m’était
inaccessible et donc où je ne pouvais pas vraiment faire tout ce
que j’aurais voulu faire.
Q:
Mais vous avez du mérite quand même d’avoir eu le
résultat que vous avez eu malgré cette situation…
Le
malheur dans ce pays, c’est qu’on ne recherche pas la compétence.
Oui,
d’ailleurs tout le monde le répète aujourd’hui.
Si vous prenez d’autres échos que le mien, parce moi évidemment,
comme dit le Christ lui-même dans l’Evangile, si quelqu’un
se rend témoignage à lui-même, son témoignage
n’a pas de valeur. Mais prenez le témoignage des autres,
des gens, même de la sécurité sociale, des employés.
Il ne faut pas prendre le témoignage de mes successeurs car mes
successeurs évidemment ne vont pas dire que de mon temps c’était
mieux, mais si vous prenez le témoignage de tout le staff de la
sécurité qui d’ailleurs sont souvent chez moi et maintenant
quand ils ont un conflit avec l’administration, c’est moi
qui plaide pour eux. J’ai des dizaines de procès pour eux
contre leur administration. Ils vous disent que le « golden
age » de la sécurité sociale, c’était
du temps du président Khadige. Ce n’est pas moi qui le dit,
pour la simple raison que je suis, avec Rida Wahid, le seul spécialiste
de cette institution, le seul qui la connaisse et ce n’est pas malin.
Comment voulez-vous diriger une administration si vous ne la connaissez
pas et le malheur dans ce pays, c’est qu’on ne recherche pas
la compétence. Conseil
Economique et Social
Il
y a un sujet sur lequel vous avez beaucoup travaillé mais où
j’avais beaucoup travaillé moi aussi, je crois même
avant vous, si vous le permettez, c’est le conseil économique
et social et j’ai des dossiers sur le conseil économique
et social, j’ai même une thèse unique au Liban sur
le conseil économique et social que j’ai ici et qui est reliée
et j’avais fait les premiers projets, il y a 20 ans, du temps de
Assaad Risk, déjà en 76 sur le conseil économique
et social. On n’a jamais évoqué, même
mon nom, dans ce conseil, pas seulement pour la présidence,
ce qui aurait été tout à fait normal, mais même
on n’a jamais associé mon nom à celui de ce conseil
économique et social sur lequel j’avais travaillé
en premier et ils le savaient…
Deuxième
exemple plus grave : j’ai fait une thèse d’histoire
du droit canonique sur le patriarcat d’Antioche et l’Eglise
maronite et spécialement sur le Synode de 1736 dont j’ai
un exemplaire extrêmement rare ici et relié, une merveille
! Or le Synode maronite qui se tient actuellement est le premier après
celui de 1736. Ils ont invité des laïcs et personne ne m’a
invité alors que je suis le seul laïc au Liban à avoir
étudié et fait sa thèse sur le Concile, dit Synode
de 1736. S’il y avait un laïc à inviter, ç’aurait
été bien moi, parce que je suis le seul qui connaisse le
sujet, qui ait lu de A à Z le Concile de 1736, qui l’ait
disséqué, qui l’ait commenté et donc qui puisse
faire bénéficier de son expérience… Peut-être
même que le Patriarche, avec tout le respect que je lui dois et
les évêques, ne connaissent pas le Concile de 1736, dit le
Synode maronite, comme moi je le connais. On ne m’a pas invité.
Q: Comment expliquez-vous
cette attitude ?
Est-ce
que dans ce pays on n’aime pas ceux qui savent ?
Je
ne sais pas. Est-ce que dans ce pays on n’aime pas ceux qui savent
? Ce qui me fait penser à ça : on m’a rapporté
qu’un jour il y avait eu une commission qui devait réformer
le code de la sécurité sociale. Je ne dirai pas quand pour
ne pas situer les personnes (ministre et autres). Et alors quelqu’un
qui me connaît bien leur a dit : « Mais il faudrait, avant
tout le monde, inviter le professeur Khadige qui allie l’expérience
à la théorie ». On lui répond : «
Oui, le professeur Khadige est celui qui sait le plus, mais il est
fatigant ».
Parce
que quand vous savez, vous devenez fatigant, parce que vous allez avoir
des interventions pertinentes qui vont contrecarrer peut-être certaines
idées préconçues qu’on veut faire passer. Tandis
que quand vous ne savez pas… vous amenez des laïcs qui ne connaissent
rien au synode de 1736, qui n’ont peut-être même pas
entendu parler du Synode de 1736, alors ils vont bâtir leurs interventions,
leurs réflexions instantanément sur ce qu’ils vont
entendre et cela moi j’en ai souvent fait l’expérience
à la sécurité sociale et je reprochais aux membres…
Je présentais un projet que j’avais envoyé aux membres
15 jours à l’avance, ils arrivent, ils ne l’ont même
pas lu, ils demandent la parole sur base de ce qu’ils ont entendu,
donc leurs interventions sont motivées par ce qu’ils viennent
d’entendre. Alors ceux là dans des réunions comme
celles-là, sont très précieux, parce n’ayant
pas une connaissance de base ils ne peuvent que paraphraser ce qui est
entrain d’être dit, donc ça va dans l’orientation
qui est donnée pour ne pas risquer une autre orientation.
Je
raconte toujours une blague pour me consoler. Il parait qu’il y
avait 2 cow-boys qui se promenaient et ils rencontrent quelqu’un.
Alors l’un des cow-boy l’interpelle et lui dit : « 1
et 1 ». L’autre lui répond : « Deux
». Pan, il le tue !. Alors son ami est scandalisé et
lui demande pourquoi il le tue ? Il lui répond : « Parce
qu’il en savait trop !». Il en savait trop ! »
Moi je leur dis c’est très dangereux de savoir que 1 et 1
font deux.
Q:
Cela vous étonne-t-il dans notre pays ?
Je
n’accepte pas de me mettre à l’école ni de
Machiavel ni de Tartuffe. « Jusqu’au chien du logis, sachez
vous rendre aimable… ».
Pas
seulement dans notre pays. Dans notre pays et ailleurs, car je ne suis
pas sur que ce que nous voyons soit toujours le bon. C’est vrai
que dans notre pays, ça atteint peut-être des proportions
plus grandes. Mais il ne faut pas oublier aussi, c’est que notre
pays est petit. Tout se sait et tout le monde se connaît. Alors
si aujourd’hui, on amène quelqu’un de médiocre
dans un poste de responsabilité, tout le monde sait qu’il
est médiocre. Aux EU si on amène un filou, les Américains
ne savent pas que c’est un filou et, le tout petit cercle par exemple
qui le connaît, ne représente pas grand-chose. Ensuite n’oubliez
pas en Europe l’individualisme : les gens ne se connaissent pas.
Mais peut-être, avec une caractéristique, c’est qu’en
France supposons ou en Italie, on peut apporter un moins bon, de préférence
à un bon, parce que le moins bon a plus de pistons que le bon,
mais le moins bon a déjà un certain niveau. Il n’aurait
peut-être pas été le plus valable, il y a plus valable
que lui, plus qualifié que lui, mais lui n’est pas rien.
Tandis
que chez nous, ce qui est dramatique c’est que parfois on amène
quelqu’un qui est rien. Ensuite en Europe, s’il arriverait
qu’on écarte vraiment un spécialiste … Il y
a des années où on ne m’a absolument plus associé
à un travail de réforme de la sécurité sociale.
Il y a des années, cela va bientôt faire 10 ans qu’on
ne m’a plus jamais … Les journaux me contactent, les télévisions
me contactent, mais le gouvernement absolument pas ! Ca, je me demande
si en France, par exemple, ça pourrait atteindre cette proportion
qu’on écarte complètement quelqu’un. Maintenant
évidemment, tout le monde n’amène pas Raymond Barre
premier ministre, il a fallu que ce soit le Général de Gaule,
je répète que je n’aime pas spécialement à
cause de ces Harkis etc., mais je reconnais ses mérites (je suis
très objectif), c’est quelque chose quand même que
d’amener Raymond Barre, premier ministre. C’est vraiment reconnaître
la valeur de la science.
Moi,
j’ai été très meurtri pour ne rien vous cacher.
Je parlais à quelqu’un du conseil épiscopal du synode.
Moi, je m’en fiche, c’est un souci en moins, mais trouvez-vous
normal que le seul laïc spécialiste ne soit pas invité
? Les autres sont très valables, mais ils n’en savent rien.
Je ne vais pas donner de noms, vous en connaissez. Chacun est peut-être
une sommité dans son domaine, mais personne ne connaît rien
au synode de 1736, je suis le seul à le connaître. Vous savez
ce qu’il me répond ? « Dr Khadige, il ne faut pas
que vous soyez choqué, je vais vous expliquer. Ils ont invité
2 par diocèse etc., ils n’ont pas invité à
tort et à travers (ma daa’ou min bou janab) ».
Je lui ai dit : « Merci beaucoup, merci, merci, comme tu m’as
rassuré… ! » Et si vous saviez qui me l’avait
dit, c’est une honte, quelqu’un censé avoir de la cervelle
! Regardez-moi ce raisonnement ! Qu’est ce qui va sortir d’un
travail pareil !
Mon
grand problème, c’est que je n’ai pas froid aux yeux.
Je dis et j’écris ce que je pense et ça dérange.
Je ne suis pas flatteur. J’aurai en juin 67 ans. Je n’ai jamais
flatté et ce n’est pas maintenant que je vais flatter. Je
n’accepte pas de me mettre à l’école, ni de
Machiavel ni de Tartuffe. « Jusqu’au chien du logis, sachez
vous rendre aimable… ». Or ça dérange.
Heureusement, je touche du bois, les gens considèrent que relativement,
j’ai réussi, j’ai réussi à me faire un
nom et ils auraient adoré pouvoir dire que je l’ai fait malhonnêtement
or, ils ne le peuvent pas. Ils se rendent comptent que je l’ai fait
honnêtement et ça dérange beaucoup.
Dr. Georges
Khadige
Avocat au Barreau de Beyrouth
Ancien Président du Conseil d'Administration de la Sécurité
Sociale.
Professeur titulaire à l'Université Saint-Joseph et
Conseiller juridique à ladite faculté.
Ancien Président de l'Union pour la Protection de l'Enfance
au Liban.
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