J'ai travaillé dans ma vie en missionnaire avec pour
seul patron le Liban
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou
(9/12/2004)
Car
il est bien réel celui-là...
Nous
connaissons tous malheureusement le Liban de la corruption,
de la gabégie et du déshonneur. Nous
en sommes régulièrement aspergés
... jusqu'au dégôut !
Pourtant,
il est un autre Liban que nous connaissons peu mais
qui n'en existe pas moins. Ce Liban-là est
peuplé de femmes et d'hommes peut-être
différents de ceux qui envahissent les colonnes
et les écrans de nos médias.
Ces
personnes nous entourent. Nous les côtoyons
tous les jours. Leur choix fut d'ignorer les chemins
de l'émigration et de s'agripper à leur
sol natal.
Fonctionnaires
de l'administration, membres de la société
civile au sens large, en activité ou à
la retraite, loin des feux de la rampe, elles tissent
notre quotidien.
Cette
rubrique se propose de vous les faire connaître.
Découvrons-les ensemble...
La
triple influence de l’environnement : la famille, Zahlé
et le Liban
Toute
personne est influencée par son environnement. J’ai personnellement
été influencé par un triple environnement : celui
de ma famille, de Zahlé, et du Liban en général.
S’agissant de mon environnement familial, nous avons reçu
de nos parents une éducation centrée sur la prudence,
l’éthique, les valeurs, les idéaux et aussi la
reconnaissance, la compréhension et l’aide du prochain.
S’agissant de Zahlé, l’équitation, la littérature,
la poésie et tout particulièrement l’atmosphère
du Collège Oriental de Zahlé qui est l’école
où nous avons été élevés ainsi
que l’ambiance des moines, ont exercé sur moi leur influence.
Il
y avait une espèce d’harmonie entre le milieu familial,
le milieu zahliote et le milieu scolaire dans lequel nous avons grandi
avant que je ne me déplace à Beyrouth. L’un de
mes professeurs était Said Akl. Il nous a inculqué des
principes de vigueur, de dignité, de fierté… C’était
avec lui le Liban de la grandeur, le Liban de l’Histoire etc.
Plus tard, je fus moi-même enseignant au Collège Oriental
et dans l’école que possédaient Zaid Akl et ses
associés. Tout cela m’a marqué. On y retrouve
l’influence de l’environnement sur l’éducation
de la personne.
A
Zahlé, il n’ y avait à cette époque qu’une
seule école secondaire: Le Collège Oriental de Zahlé
dans lequel j’ai fait mes études secondaires, à
l’exception de l’année du Bac. J’ai donc
dû me rendre à Beyrouth où j’ai été
admis comme interne au Collège de la Sagesse pour l’année
de préparation du Baccalauréat. Par la suite, l’Université
libanaise ayant été fondée, j’ai été
le premier étudiant à l’UL, le premier président
du Comité des étudiants, le premier secrétaire
général des étudiants universitaires et le premier
président de la Ligue des Anciens de l’UL.
Reçu
premier de Session au Concours de la Fonction publique
J’ai
obtenu à l’Université Libanaise ma licence en
Histoire et Géographie et j’ai été nommé
professeur dans le secondaire au ministère de Education Nationale.
J’ai enseigné pendant deux mois, puis j’ai été
nommé, à 23 ans, chef de la section de l ’Education
Nationale dans la Békaa. Mais, je n’aimais pas beaucoup
ce travail et je ne considérais pas que je devais en faire
ma carrière.
J’ai
alors appris par hasard, dans les journaux, qu’il y avait un
concours pour le Corps diplomatique et j’ai décidé
de me présenter à ce concours. Cependant, la plupart
des matières n’étaient pas de ma spécialisation,
car c’était du droit. J’ai alors expliqué
à ma mère que j’allais m’éloigner
pendant 2 mois afin de préparer ce concours, surtout les matières
juridiques que je ne connaissais pas et lui ai demandé de me
faire porter absent pendant toute cette période. Un grand nombre
de personnes s’étaient présentées au concours,
mais le ministère ne pouvait admettre que 8 postulants et j’ai
été classé premier à ce concours. J’ai
alors été nommé au ministère des Affaires
Etrangères et mon premier poste, après mes deux années
de stage à Beyrouth, fut le Canada.
Si
je dois diviser ma carrière, il y a eu 3 étapes :
Le
Monde l’Emigration libanaise
L’Iran
Le
Secrétariat Général du ministère des
Affaires Etrangères
1- Le monde de l’Emigration
(1960-1978)
J’ai
été environ 17 ans sur le Continent américain
entre le Canada et l’Argentine. Au Canada j’étais
Consul, en Colombie, Chargé d’affaires et je couvrais
la Bolivie, le Pérou, l’Equateur et le Panama. A New
York, j’étais Consul général et en même
temps conseiller à l’ONU. Après cela, j’ai
été ambassadeur en Argentine et je couvrais en même
temps, le Paraguay, l’Uruguay et le Chili. Donc environ 17 ans
sur le Continent américain.
La
Mobilisation du potentiel libanais sur le Continent américain
Au
cours de cette étape, j’ai beaucoup traité avec
la diaspora libanaise et travaillé à la mobilisation
du potentiel libanais sur le Continent américain, en ce sens
que nous avons un excellent potentiel, environ 10 millions de personnes
entre Libanais et personnes d’origine libanaise, mais tout ce
monde était éparpillé.
Mon
souci était de tenter de profiter de ce potentiel pour atteindre
3 objectifs :
Rassembler
les Libanais à l’étranger
Resserrer
les liens entre ces Libanais et le Liban
Resserrer
les liens entre le Liban et les pays d’émigration,
à travers ces personnes, afin qu’elles deviennent un
pont d’amitié et de coopération entre le Liban
et les pays dans lesquels elles se trouvaient.
Ceci
m’a amené (et en tant que célibataire, j’avais
une grande liberté de déplacements) à visiter
l’ensemble des villes et villages des pays que je couvrais.
J’ai par exemple visité les 26 provinces de l’Argentine.
J’allais là où il y avait des Libanais et cela,
personne avant moi ne l’avait fait. J’ai même été
en Terre de Feu.
L’Union
Libanaise Culturelle Mondiale
L’Union
Libanaise Culturelle Mondiale est une organisation qui a pour but
de rassembler les Libanais du monde entier. Dans chaque ville il doit
y avoir une branche de l’ULCM. Si on prend l’exemple de
la Colombie, il y a 7 branches qui se réunissent et qui constituent
un Conseil national pour la Colombie. Si on prend l’exemple
de l’Argentine, il y a également un Conseil national
composé de 17 branches etc. Les présidents des Conseils
nationaux constituent le Conseil continental de l’Amérique
et les présidents des Conseils continentaux avec les présidents
des conseils nationaux constituent le Conseil mondial. C’est
une pyramide.
L’ULCM
a été fondée en 1960, du temps du président
Fouad Chéhab. Elle a bien fonctionné les 15 premières
années mais la guerre a tout détruit car les maladies
de la guerre s’y sont propagées.
J’ai
fondé 52 branches pour l’Union Libanaise Culturelle Mondiale
dans le monde. Un Club, le plus grand du continent américain
« Le Club du Cèdre » a été créé
en Argentine durant ma mission. Le «Club du Cèdre»
était très impressionnant et la même chose a été
faite en Colombie. J’ai également fondé une Association
d’amitié dans laquelle se trouvaient les plus grands
hommes de lettres, de culture et de sciences argentins (je n’y
avais pas intégré de Libanais), un centre culturel,
une troupe folklorique, une Chambre de Commerce et encouragé
des traductions de l’espagnol à l’arabe et de l’arabe
à l’espagnol.
En
fait, c’était pour mobiliser ce potentiel que nous avions
créé l’Union Libanaise Culturelle Mondiale en
1960 et qui a fait du bon travail. Des congrès étaient
organisés pour les avocats, les ingénieurs, les hommes
d’affaires les jeunes, les écrivains, les poètes,
etc. d’origine libanaise dans le monde. A l’occasion de
ces congrès, des poètes d’origine libanaise du
Brésil, d’Argentine, du Canada ou des avocats du Mexique,
de Colombie, du Venezuela etc. étaient invités et se
réunissaient au Liban. Ceci pour les congrès spécialisés.
Mais tous les 2 ans des congrès non spécialisées
où tout le monde pouvait venir étaient aussi organisés
et il y avait des milliers de participants. J’ai moi-même
participé à un déjeuner de l’ULCM à
Zahlé où il y avait 4.000 personnes et les émigrés
venaient du monde entier tous les 2 ans. Le Liban remplit le monde.
Il y a même eu des mariages car les gens se rencontraient ici
et se mariaient et aussi des opérations commerciales. Des gens
du Brésil, par exemple, rencontraient des gens d’Australie
et faisaient du business.
Dans
les pays de l’émigration, il y a des gens importants
d’origine libanaise : des présidents de républiques,
des ministres. J’ai moi-même rencontré, rien qu’au
Brésil, 75 députés d’origine libanaise
car ceux qui possèdent la nationalité libanaise sont
peu nombreux, mais ceux qui sont d’origine libanaise sont nombreux.
Bien sûr, ils sont loyaux aux pays dans lesquels ils se trouvent
et de notre côté, nous tenons à ce qu’ils
soient d’abord Brésiliens, Colombiens et après
Libanais car c’est là-bas que se trouve leur patrie.
Ils y sont nés, y ont grandi et s’y sont mariés.
Mais quand ils peuvent servir le Liban, sans que ceci ne soit incompatible
avec le pays dans lequel ils se trouvent, pourquoi pas ?
Alors
cette action a été organisée et je fais partie
de ceux qui ont participé à ce travail.
Les
maladies de la guerre se sont propagées dans le monde de l’émigration
Malheureusement,
lorsque la guerre a éclaté au Liban, les maladies de
la guerre se sont propagées dans le monde des émigrés
: les maladies du confessionnalisme, des milices, des partis, de la
politique, de l’individualisme et il s’est produit une
dislocation qui est restée jusqu’à aujourd’hui
et là où il y a des problèmes politiques entre
eux, il y a des problèmes personnels. Par exemple, ils se disputent
pour la présidence des associations même celles des ...
pompes funèbres !
Les
maladies du Liban sont donc arrivées là-bas et y sont
restées. Aujourd’hui, la solution à ces problèmes
nécessite une qualité spéciale d’ambassadeurs
et un ministère des Affaires Etrangères qui prenne les
choses en main. Ceci exige du travail. J’espère qu’ils
pourront insuffler un nouvel esprit dans le monde de l’émigration
et qu’ils pourront changer la réalité dans laquelle
nous nous trouvons. Ce qui nous importe, c’est que les émigrés
d’origine libanaise ne soient pas mêlés à
ce genre de questions car cela ne les intéresse pas. Ils veulent
bien aider au niveau de l’ONU, du Conseil sécurité,
des organismes internationaux et régionaux mais, bien sûr,
n’entreraient pas dans ce genre de détails.
De
plus, on pourrait tirer profit de l’émigration pour le
tourisme et l’économie. Si par exemple, on organisait
un Charter d’émigrés chaque année, vous
imaginez le nombre d’émigrés qui viendraient au
Liban ? Chaque ambassade du Liban pourrait créer une certaine
atmosphère et organiser des charters (voyages à prix
réduits). Lorsque j’étais en Argentine, des avions
de jeunes avaient été amenés au Liban et pour
que cela ne coûte pas cher, des accords avaient été
passés avec certaines écoles d’internes pour qu’elles
accueillent ces jeunes durant l’été pendant 2
à 4 semaines et qu’elles leur assurent leurs besoins.
Pendant la journée, ils faisaient du tourisme dans tout le
Liban et à cette occasion, faisaient connaissance avec la maison
de leurs parents, grands-parents etc.
Les
émigrés sont un grand capital mais qui, malheureusement,
n’est pas exploité et il faut l’exploiter.
J’ai
visité tous les pays de l’émigration. En Colombie,
j’étais chargé d’affaires et je couvrais,
en tant que non résident, la Bolivie, le Pérou, l’Equateur
et le Panama. En Argentine j’étais ambassadeur et je
couvrais le Paraguay, l’Uruguay et le Chili. Puis j’ai
eu l’occasion d’aller dans d’autres pays comme le
Mexique, le Brésil, le Venezuela. Je n’y étais
pas en poste mais j’y suis passé plusieurs fois. Les
pays dans lesquels je n’étais pas en poste, j’ai
fait leur connaissance à titre personnel. J’ai également
été nommé Consul général à
New York.
Cette
étape fut pour moi l’étape des pays de l’Emigration
et mon impression c’est que le Libanais à l’extérieur
est très important comme individu. Mais nous avons des problèmes
au niveau du groupe, car nous ne savons pas vivre et travailler en
groupe. Par exemple, s’il y a des élections pour un président
de club, celui qui échoue aux élections se fâche
et crée des problèmes. Mais comme individus, ils sont
très bien.
2- En Iran, j’ai
vu l’Histoire se transformer devant moi
La
deuxième étape a été celle de l’Iran.
J’ai été nommé ambassadeur en Iran et fut
le dernier ambassadeur a avoir présenté ses lettres
de créance au Chah d’Iran et le dernier à avoir
vu Farah Diba.
J’ai
présenté mes lettres de créance au Chah en décembre
1978. Un mois après, il avait quitté. Tout s’est
alors transformé. Le régime du Chah a été
arraché de ses racines et rien n’est resté. Il
y avait 600 à 700.000 fonctionnaires qui travaillaient à
l’époque du Chah et tous ont été changés,
même les techniciens. Tout s’est transformé pour
un régime islamique, un régime soumis à la Loi
de l’Islam. Le pays s’est complètement transformé.
Actuellement, il y a deux courants : celui de l’ouverture et
celui des conservateurs.
J’ai
vécu 4 ans en Iran après la révolution islamique
et si ce ne fut pas l’expérience la plus agréable
dans la vie quotidienne, ce fut certainement la plus riche car j’ai
vu l’Histoire se transformer devant moi. Vous ne la lisiez plus
dans les livres. Lorsque vous êtes à l’Université
ou dans la vie, vous lisez au sujet de la révolution bolchevique,
de la révolution française etc. Cette révolution
était pareille mais vous pouviez la voir devant vous.
L’Iran
est un pays important par rapport au Liban étant donné
le prolongement chiite et les prévisions que je faisais au
sujet de ce pays s’avéraient exactes y compris mes prévisions
sur la révolution elle-même. En ce moment, je prépare
un livre sur cette étape.
3-
Secrétaire Général du ministère des Affaires
Etrangères:
« Mon seul patron est le Liban »
Par
la suite, j’ai été nommé Secrétaire
Général du ministère des Affaires Etrangères
et j’y suis resté environ 5 ans et demi. Ce fut l’une
des étapes les plus délicates de ma carrière
car à ce moment là, il y avait rupture de relations
entre le Président de la République, le Premier ministre
et le Président du Parlement. Ils ne se parlaient pas et j’étais
le pont entre eux. Il s’agissait de Messieurs Gemayel, Husseini,
Karamé et Hoss par la suite. Tous les jours, malgré
les dangers, je me rendais d’Est en Ouest afin que les affaires
de l’Etat continuent à fonctionner et plus particulièrement
pour sauvegarder l’unité du ministère. Mon slogan
était à l’époque «Mon seul patron
est le Liban» (ni telle communauté, ni telle milice,
parti, famille etc.). Au ministère on ne se mêlait pas
de toutes ces questions, on travaillait pour l’Etat libanais
et de cette manière, on a pu sauvegarder l’unité
du ministère. Tous reconnaissent d’ailleurs mon effort
en ce domaine.
Dans
ma fonction de Secrétaire Général, j’ai
à nouveau suivi la question des émigrés. Par
exemple, j’ai effectué une mission de bonne volonté
en Afrique dans 11 Etats africains comme envoyé présidentiel
pour étudier les problèmes des Libanais en Afrique et
leurs besoins dans chaque pays afin d’établir un plan
d’action pour les émigrés car beaucoup de colonies
libanaises étaient exposées à des dangers divers.
Nous avons donc fait une étude de la situation et lorsque je
suis rentré, j’ai présenté un rapport et
des propositions sur ce qu’il fallait faire.
Après
cela, j’ai été en Amérique en mission en
tant que Secrétaire Général, comme représentant
du chef de l’Etat et j’ai fait une tournée dans
ces pays.
Aussi,
je présidais la délégation libanaise à
l’Assemblée générale des Nations Unies.
J’y allais chaque année. Au début, j’y allais
comme membre puis les 3 dernières années, j’y
allais en tant que chef de la délégation lorsque le
Président de la République ou le Premier ministre ne
pouvaient pas s’y rendre. J’y allais moi-même à
leur place.
Ambassadeur
à Paris et à Berne
Après
mon poste de Secrétaire Général, j’ai été
nommé ambassadeur à Paris. Là aussi, nous avions
le problème des 2 gouvernements : Michel Aoun et Sélim
el Hoss puis, par la suite, la Conférence de Taef. Nous avons
essayé de régler les problèmes le mieux possible
en attendant que les choses s’améliorent. J’étais
donc à Paris dans un moment des plus critiques.
En
France, un Libanais comme moi se sent chez lui. Nous avions étudié
la France à l’école comme le Liban. A Paris, je
leur parlais de Corneille, Racine, Molière, Rabelais, Ronsard,
Joachim du Bellay alors qu’eux-mêmes, parfois, les ignoraient.
Ils étaient surpris. Ceci impressionnait beaucoup les Français.
J’ai
entretenu des relations avec le Quai d’Orsay, l’Elysée,
Matignon. Puis j’ai rassemblé les Libanais (il y en avait
170.000 à l’époque) et j’organisais des
réunions périodiques à l’ambassade pour
les différents secteurs professionnels. J’ai constitué
8 commissions: médecins, avocats, ingénieurs, journalistes,
artistes, banquiers, hommes d’affaires et universitaires. Le
but était de les réunir et de créer une instance
qui les représente tous. C’était un travail très
intéressant.
En
France je n’ai passé que deux années mais j’ai
fait un travail de mobilisation des Libanais et un travail de relations
diplomatiques avec des personnalités au pouvoir : François
Mitterrand (PR), Roland Dumas (Ministre des Affaires Etrangères),
François Cher (Secrétaire Général du ministère
des Affaires Etrangères) etc. Mon activité à
Paris était partagée entre l’Elysée, Matignon,
le Corps diplomatique étranger en France, la communauté
libanaise et les médias. J’ai également entretenu
des relations avec de grands écrivains et philosophes en France.
60 des plus grands poètes, écrivains, philosophes et
chercheurs sont même venus à l’ambassade du Liban
pour demander la nationalité libanaise comme geste d’appui
au Liban.
Après
Paris, j’ai été nommé ambassadeur en Suisse
(à Berne). Je le souhaitais moi-même car après
tout ce tumulte, j’avais besoin de repos et c’était
le meilleur endroit. Cela m’a donné la possibilité
de lire, d’écrire et d’observer les choses.
Après
Berne, ce fut la retraite car j’avais atteint l’âge
de la retraite (64 ans).
Le
Cercle des Ambassadeurs du Liban
Je
suis donc rentré à Beyrouth et nous avons fondé
le Cercle des Ambassadeurs du Liban qui compte tous les ambassadeurs
à la retraite ou ceux dont la mission s’est terminée
: feu Charles Hélou faisait partie de ce Club. Ils sont environ
90, les ambassadeurs hors cadre inclus (nous gardons le titre d’ambassadeur
même après la retraite).
Le
but de ce Cercle est de conserver les relations personnelles entre
les ambassadeurs et les épouses d’ambassadeurs. Actuellement,
nous sommes en train de préparer une revue diplomatique et
nous avons l’ambition d’avoir un Club diplomatique non
seulement pour les diplomates libanais mais pour tous les diplomates
libanais et étrangers où ils peuvent se réunir,
donner leurs conférences, leurs cocktails … c’est
assez ambitieux. Nous espérons avoir de grands conférenciers
de l’étranger comme le Secrétaire Général
de l’ONU, le Secrétaire Général de la Ligue
arabe, des ministres des Affaires étrangères, des chefs
d’Etats de passage au Liban afin que nous puissions avoir du
mouvement à la hauteur de notre cercle. Je suis actuellement
le Président de ce cercle.
Sur
un plan personnel, le matin, je travaille comme conseiller pour un
haut responsable au gouvernement. L’après-midi mes activités
se partagent entre les séminaires, les conférences,
les expositions artistiques etc. De temps à autres je me rends
à l’étranger pour des conférences. Par
exemple depuis 2 mois, j’étais dans les Emirats où
j’ai donné des conférences aux diplomates émirati
sur invitation du ministère des Affaires Etrangères
de ce pays. J’ai également donné des conférences
en Egypte, à New York … De cette manière j’essaye
de rester actif et utile.
La
plupart des week-end, je me rends à Zahlé où
j’ai ma maison afin de garder le contact avec la famille et
les amis.
J’ai
travaillé dans ma vie en missionnaire…
Mais
ce que je tiens à vous dire, c’est que je n’ai
jamais senti que j’étais fonctionnaire. J’ai travaillé
dans ma vie en missionnaire. C’est peut-être la raison
pour laquelle je suis resté célibataire car je n’avais
pas le temps de m’occuper d’autre chose. Je n’ai
jamais, comme certains fonctionnaires, considéré mon
travail comme un moyen de subsistance, mais comme une mission.
Cette
mission trouve son point de départ dans le fait que le Liban
est un petit pays qui n’a pas de valeur géographique
ou démographique. La valeur du Liban est dans la créativité,
la culture, l’histoire, la civilisation. S’il n’y
a pas de créativité au Liban, ce pays n’a pas
de valeur. Nous devons donc faire un effort spécial pour promouvoir
le Liban en tant que pays ayant une valeur propre et cela peut se
faire à travers ses célébrités dans la
poésie, la littérature, l’art, la musique, ses
grands hommes d’affaires, ses sportifs et ses écrivains
internationaux etc. Si vous ne connaissez personne en Chine, ceci
importe peu car la Chine est un pays important en lui-même.
Mais au Liban, s’il n’ y a pas de célébrités,
qui en entendrait parler ? Mon souci a donc toujours été
de sauvegarder l’image du Liban à l’étranger,
une image de pays civilisé afin que celui qui veut traiter
avec nous se dise que ce sont des gens qui appartiennent à
un pays qui a de la valeur et non à n’importe quel pays.
Malheureusement, notre image aujourd’hui n’est pas celle
que nous espérons.
Personnellement
j’avais toujours ce message en tête. Par exemple, lorsque
j’étais à l’étranger je n’offrais
jamais en cadeau des choses ordinaires. J’offrais des livres
comme « Le prophète » de Gébrane,
une cassette de Feyrouz, un tableau de peintre libanais afin que le
Liban reste connu dans le milieu dans lequel nous nous trouvions.
Notre fonction consiste à faire connaître le Liban à
travers sa civilisation car nous n’avons pas autre chose à
offrir. De là mon sentiment de mission dans une fonction de
ce genre.
Dans
mes conférences, j’ai toujours un message. Par exemple
dans ma conférence à l’Ordre des Avocats dernièrement,
j’ai parlé du dialogue des cultures. Nous parlons du
dialogue des cultures et des civilisations au niveau international.
Je leur ai dit: comment voulez vous que le dialogue des cultures fonctionne
à l’échelle internationale, s’il ne réussit
pas sur 10.000 kms2. Ceci est un message.
Il
faut passer de l’Etat des communautés à celui
des talents
Un
autre message que j’ai communiqué, c’est qu’il
faut passer de l’Etat des communautés à l’Etat
des talents. Nous sommes un pays basé sur le confessionnalisme,
l’influence des familles, la personnalisation des fonctions
etc. Cela ne devrait plus exister. Il faut que le pouvoir soit exercé
par ceux qui ont du talent et qui feront connaître le Liban
à l’étranger. Alors j’ai lancé ce
slogan.
Un
autre slogan que j’ai lancé : les responsabilités
doivent être exercées par les plus compétents
professionnellement, les plus honnêtes et les plus courageux.
Lorsque vous alliez la compétence, l’honnêteté
et le courage, vous pouvez arriver dans vos responsabilités
à ce que vous voulez.
Un
autre message que j’ai communiqué: la différence
entre l’intelligence et le génie. L’intelligent
dans la conception libanaise c’est le rusé qui sait se
débrouiller. Ce n’est pas la définition du dictionnaire
mais au Liban, c’est comme cela. A mon avis, l’intelligent
est celui qui sait arriver là où il veut et le génial
est celui qui fait arriver sa patrie et non lui-même car en
faisant arriver son pays, il pourrait arriver lui-même. Mais
il y a des personnes qui ne pensent qu’à elles. C’est
pour cela que nous avons besoin d’un esprit créateur
pour en finir avec cette situation au Liban. Nous sommes dans une
situation qui doit changer et qui ne peut changer qu’avec un
changement des mentalités et c’est ce qu’il va
falloir injecter.
Recommandations aux
nouveaux diplomates
1-
Tout d’abord, je pars de l’idée que ces diplomates
connaissent leur travail, que ce sont des diplomates de carrière.
Le plus important pour un diplomate c’est qu’avant de
partir pour un pays, il doit étudier l’histoire du pays
dans lequel il va, sa géographie, ses coutumes et si possible
sa langue car rien n’est mieux que d’aller dans un pays
où on connaît la langue et leur dire des choses qu’eux-mêmes
parfois ignorent sur leur histoire et leur patrimoine. Il faut savoir
s’adapter au milieu dans lequel on se trouve.
Avant
d’aller rencontrer Farah Diba (après avoir rencontré
l’empereur), j’ai lu 2 livres sur Farah Diba, un qu’elle
avait elle-même écrit et un autre qui parlait d’elle
afin que la conversation ne soit pas banale et protocolaire et que
je puisse avoir de la conversation avec elle. Or il n’ y avait
rien de mieux que d’avoir lu son propre livre. Elle était
très heureuse de cet entretien.
Il
est très important que l’ambassadeur connaisse bien le
pays dans lequel il va. Et personnellement, si j’avais mon mot
à dire dans l’Etat, lorsque je nomme un ambassadeur dans
un pays, je lui aurais aussi donné le nom du pays suivant dans
lequel il serait envoyé afin qu’il puisse se préparer
au poste suivant et qu’il y arrive en le connaissant car il
doit envoyer des rapports le concernant, avoir des relations etc.
2-
L'ambassadeur doit avoir la capacité de faire connaître
son pays, son patrimoine, son histoire, sa civilisation et sa cuisine.
Et c’est là que l’épouse a son rôle.
Si l’épouse de l’ambassadeur est d’un niveau
supérieur, elle peut jouer un rôle, faire des conférences,
des expositions, présider des associations dans la colonie
libanaise etc. Quant à moi, moi je faisais les deux.
3-
L'ambassadeur doit être au-dessus des questions matérielles.
Nous pouvons en tant que diplomates faire abus des privilèges
diplomatiques. Si le diplomate fait des abus, il gagnerait quelque
sous mais perdrait sa dignité et celle de son pays. Il faut
donc que le diplomate soit intègre.
4-
L'ambassadeur doit toujours se comporter comme ambassadeur de tout
le Liban et non comme ambassadeur des maronites, des sunnites, des
chiites etc. Chaque Libanais doit sentir que l’ambassade est
sa deuxième maison. S’il y a un conflit dans la colonie,
qu’il tente de le résoudre mais s’il ne peut pas
le résoudre alors qu’il ne s’en mêle pas
mais surtout qu’il ne soit pas partie dans la colonie.
5-
L’ambassadeur doit savoir faire des relations. Les relations
que j’ai faites m’ont beaucoup aidé à faciliter
ma mission. Lorsque par exemple j’entretiens une bonne relation
avec le ministre des Affaires Etrangères d'un pays, à
ce moment là, au téléphone, je résous
un problème et ce sont ces relations qui font de l'ambassadeur
une personne appréciée, considérée et
proche de l’Etat dans lequel il se trouve. Que de problèmes
j’ai résolu au téléphone à cause
de ces relations. Il pourrait devenir un ami du Président du
Parlement ou du Président de la République. Par exemple,
lorsque j’étais en Argentine, comme j’avais bien
travaillé sur cette question, lorsqu’on qu’on m’a
transféré en Iran, le Président de la République
d’Argentine m’a dit, alors que je lui faisais mes adieux,
« M. l’ambassadeur, si les usages diplomatiques me
le permettaient, nous n’aurions pas désigné un
ambassadeur d’Argentine en Iran, vous auriez été
vous-même notre ambassadeur ». Ceci est inoubliable.
Si
l’ambassadeur est incapable de faire ces relations, il vaut
mieux qu’il ne soit pas ambassadeur, surtout que la carrière
diplomatique offre de bonnes conditions (de bons salaires, des indemnités
intéressantes pour qu’ils puissent organiser des réceptions).
L ’Etat n’est pas en reste pour assurer une vie digne
aux diplomates à l’étranger. Il n’est donc
pas permis qu’il ne soit pas au niveau requis.
Postes
diplomatiques occupés par SE l’ambassadeur Fouad el-Turk:
Canada
Attaché
d’ambassade
1960-64
Colombie
Premier
secrétaire et Chargé d’affaires
1964-69
Liban
(Beyrouth)
Ministère
des Affaires Etrangères
1969-71
Etats-Unis
(New York)
Consul
général
1971-73
Argentine
Ambassadeur
1973-78
Iran
Ambassadeur
1978-83
Liban
(Beyrouth)
Secrétaire
Général du ministère des Affaires Etrangères
1983-88
France
(Paris)
Ambassadeur
1988-90
Suisse
(Berne)
Ambassadeur
1990-95
SE M.
Fouad el-Turk Ancien Secrétaire
Général du Ministère des Affaires Etrangères
Président du Cercle des Ambassadeurs du Liban
* Vos commentaires seraient grandement
appréciés.
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