Pour
arrêterles fuites
Il faut étudier le Budget de l'Etat crédit par
crédit à partir de formulaires et de pièces
justificatives
Entretien
conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou (6/11/2004)
Car
il est bien réel celui-là...
Nous
connaissons tous malheureusement le Liban de la corruption,
de la gabégie et du déshonneur. Nous en
sommes régulièrement aspergés ...
jusqu'au dégôut !
Pourtant,
il est un autre Liban que nous connaissons peu mais
qui n'en existe pas moins. Ce Liban-là est peuplé
de femmes et d'hommes peut-être différents
de ceux qui envahissent les colonnes et les écrans
de nos médias.
Ces
personnes nous entourent. Nous les côtoyons tous
les jours. Leur choix fut d'ignorer les chemins de l'émigration
et de s'agripper à leur sol natal.
Fonctionnaires
de l'administration, membres de la société
civile au sens large, en activité ou à
la retraite, loin des feux de la rampe, elles tissent
notre quotidien.
Cette
rubrique se propose de vous les faire connaître.
Découvrons-les ensemble...
Q: Dr Chebli, comment avez-vous commencé
votre carrière?
J’ai
fait mes études au Collège de la Sagesse à
Beyrouth. Après avoir obtenu mon Baccalauréat, 2ème
partie, je me suis inscrit à la Faculté française
de Droit et en même temps, j’ai passé un concours
au Ministère des Finances auquel j’ai réussi
et j’y ai été embauché directement comme
commis. Je préparais donc
parallèlement ma licence en Droit et travaillais au Ministère
des Finances.
Après
avoir obtenu ma licence en Droit, il fallait que j’avance et
pour avancer, il fallait pousser plus loin les études. Je me
suis donc mis d’accord avec deux de mes collègues au
Ministère des Finances qui avaient eux aussi leur licence en
Droit pour demander au Ministre de nous envoyer à Paris pour
préparer notre Doctorat en Sciences financières et c’est
ce qui s’est passé.
Nous
sommes allés tous les trois, Zaki Mazboudi (devenu par la suite Ministre du Plan),
Farid el-Solh (devenu Directeur Général des Douanes)
et moi-même, à Paris, pour préparer notre Doctorat
en Sciences financières. Cette spécialisation était
très rare en 1950. Il y avait à l’époque
des étudiants de tous les pays du monde (mexicains, chinois,
japonais etc.) sans compter les français, car ces études n’existaient qu’en
France et peut-être dans quelques autres pays. Ca nous a donc
demandé, à mes collègues et à moi-même, chacun de son côté, 3 ans de travail (2 ans d'études et une année pour rédiger la thèse et la soutenir). J’ai été classé
premier à l’international avec Mention Très Bien.
Par
la suite, nous sommes revenus au Liban et bien sûr le Ministère
nous a avancés. Personnellement, j’ai été
nommé Chef du Service du Contentieux au Ministère
des Finances et j’ai exercé cette fonction pendant
8 ans environ, après quoi j’ai été nommé
Directeur du Budget et du Contrôle des Dépenses engagées.
Q
: En quoi consistait votre travail au Service du Contentieux au Ministère
des Finances et comment cela fonctionnait-il ?
Ce travail
consistait à donner un avis juridique concernant les différents
entre les particuliers et l’Etat lorsque ces différents
avaient un résultat financier. La plupart des procès
intentés contre l’Etat passaient donc par le Ministère,
au Service du Contentieux, pour que le Ministère des Finances
donne son avis.
Le procès arrivait donc au Ministère des
Finances. Il fallait bien l’étudier et donner son avis
et cet avis devait être remis au Ministère de la Justice
dont la mission est de défendre l’Etat.
C’était
un travail très dur et très intéressant. Bien
sûr, j’avais des adjoints qui m’aidaient à
faire le travail car il fallait consulter tout le dossier, voir les
faits d’abord et ensuite se référer aux articles
de loi à appliquer. Parfois et sur certains sujets scabreux,
on avait des difficultés à se prononcer, alors on présentait
des alternatives : " Nous pensons qu’il faut agir de
cette façon, mais il y a des possibilités d’agir
autrement... Nous préférons cette alternative à
telle autre...". Ceci était le fond du travail du
Contentieux.
Q
: Y avait-il à l’époque des pressions pour que
vous alliez dans un sens ou dans un autre ?
Il
y a toujours eu des pressions politiques et je garde un très
mauvais souvenir d’une affaire en particulier. Il y avait
un procès que mon oncle maternel avait intenté contre
l'Etat - Ministère des Finances - et le procès est arrivé
devant moi et je devais l’étudier et présenter
ma conclusion.
J’ai
trouvé que mon oncle n’avait pas raison. J’ai
donc fait une étude très approfondie et l’ai
présentée comme il se doit. Le jugement a adopté notre position et s'est prononcé contre mon oncle. Cela a provoqué une sorte de «
bagarre » entre mon oncle et moi, ce qui m’a fait beaucoup de mal
car je devais à mon oncle énormément de reconnaissance
étant donné que c’était lui qui avait financé
ma scolarité au Collège de la Sagesse. Je lui étais
redevable, mais cela ne m’empêchait pas de donner un
avis juste. Je suis resté fidèle à la Justice
plutôt qu’à mon oncle qui pourtant m’intéressait
beaucoup et à qui j’étais redevable. C’était
là l’une de mes expériences.
Q
: Par la suite vous avez été à la Direction du
Budget et du Contrôle des Dépenses engagées. En
quoi cela consistait-il ?
La
Direction du Budget a pour fonction de préparer le projet de Budget
de l’Etat qui consiste en la prévision des recettes et des dépenses de l'Etat de l'année suivante. Admettons que nous soyons en l’année
1995, on prépare le Budget de l’année 1996.
C’est une affaire dure, difficile
et longue. Les ministres intéressés doivent,
d’après la loi sur la Comptabilité publique, présenter leur projet de Budget
à la Direction du Budget avant la fin du mois de mai.
La Direction du Budget devait
discuter tous les chiffres avancés par les ministères
intéressés et cette discussion portait sur la véracité des chiffres et sur les pièces justificatives qui les accompagnaient. Il y avait des séances de travail pendant 3 ou 4 mois avec les ministères intéressés pour étudier chaque chiffre présenté au Budget. Quelles sont les raisons pour lesquelles vous demandez tel montant (1 million de dollars, par exemple, pour percer une route, construire une école ou équiper un laboratoire etc.) ? Quelle est l'étude que vous avez faite ? Quelles sont les raisons, les pièces justificatives du crédit que vous demandez ?
Une
fois que l’on termine la préparation du Budget au niveau
de la Direction du Budget, on le présente au Ministre des
Finances et on le discute avec lui, puis le Ministre le transmet au Conseil
des Ministres - avant la fin du mois de septembre de chaque année - qui l'approuve et l’envoie par
décret, dans les délais constitutionnels, au Parlement pour approbation.
Je voudrais
ajouter ici une chose très importante :
Pendant
le mandat du Président Fouad Chéhab, l’étude
du Budget a complètement changé de procédé.
Le Président Chéhab était personnellement intéressé
à étudier le Budget. Pendant les 3 mois d’été,
un jour sur deux, j’étais chez lui pour étudier
le projet de Budget de chaque ministère - chiffre par chiffre
- et pour discuter en présence du ministère intéressé
et on a été obligés à cause de ces discussions
d’établir des formulaires à propos de chaque genre
de crédit où l’on explique les raisons pour lesquelles
on demande tel crédit.
Par exemple,
on va construire un bâtiment. Quelle est la superficie du terrain,
quels sont les coûts des fondations, du mètre carré
de construction et ainsi de suite … une étude complète
pour justifier le montant réclamé. On a publié
au Journal Officiel un arrêté, signé par le Ministre
des Finances, contenant les formulaires que chaque ministère
lors du mandat du Président Chéhab, devait présenter
avec les demandes de crédit, ce qui rendait le travail de préparation
du Budget très sérieux. Il fallait une étude
justifiant le montant demandé.
Aujourd’hui,
si on continuait à travailler de cette façon, on gagnerait
beaucoup dans la préparation du Budget.
Q
: Aujourd’hui, on ne travaille plus de cette manière
?
D’abord,
aucun des Présidents de la République, avant et après
Fouad Chéhab, ne s’est intéressé au Budget
de cette façon. Le projet de Budget passe en Conseil des Ministres
en 1 ou 2 séances, point à la ligne. Alors qu’avec
Fouad Chéhab on a travaillé de cette manière
pendant 6 ans, 3 mois par an et tous les deux jours. Quand on discutait
avec lui, il disait : « Je suis entrain d’apprendre
mon métier ». Son métier était de
connaître le travail et la vocation de chaque ministère.
Ce qu’il a dit était très juste. Deux années
après, lorsqu’on discutait avec lui un chiffre déterminé,
il répondait : « J’ai déjà appris
mon métier. Il faut faire ceci et cela ». Il commençait
par donner ses ordres, sa façon de voir les choses, car il
avait appris la situation.
Q
: Ceci pour le Budget. Mais qu’est-ce que le Contrôle
des Dépenses engagées ?
Tout engagement
que fait l’Etat avec un tiers et avant la signature définitive
de cet engagement, le document devait être
approuvé par le Contrôleur des Dépenses engagées.
Imaginez
alors combien il y a de contrats dans chaque ministère avec
les tiers, combien il y a d’engagements de l’Etat au
Ministère des Travaux publics par exemple, au Ministère
de la Justice, de l’Agriculture, de l'Education Nationale et un peu partout. Avant de
s’engager avec un tiers pour un travail déterminé,
pour un service déterminé, pour l’achat d’un
bien déterminé, tout engagement de ce genre avant
sa signature définitive devait passer par le Contrôleur
des Dépenses engagées pour qu’il étudie
2 choses :
D’abord
si le marché qui est entrain de se faire est légal
ou pas.
Ensuite, si les crédits nécessaires existent. On ne
peut pas s’engager sans avoir un crédit au Budget.
On ne peut pas s’engager comme on a envie de le faire, il
y a des règles. Par exemple, êtes-vous obligé
de faire une adjudication pour vous engager ou pouvez-vous faire un
arrangement de gré à gré ? Il y a bien sûr des responsables qui préfèrent faire des arrangements à l’amiable.
Pas la peine de faire des adjudications. Il y a des normes qui figurent
dans la Loi sur la Comptabilité publique.
Donc
le Contrôleur central des Dépenses engagées
était responsable de ces 2 vocations :
Est-ce
que l’engagement est juste, légal ou pas ?
A t-il le crédit nécessaire, le crédit qu’il
faut. Si par exemple, on veut faire des achats pour du matériel
électrique, il faut qu’il y ait un budget pour ce genre
d’achats. On ne peut pas le prendre sur un autre crédit.
Ces responsabilités étaient très importantes. Imaginez
donc le volume de travail que devait supporter le Contrôleur
central des Dépenses engagées. C’était
un travail fou. On recevait des centaines d'engagements par jour ce qui nous a
poussés à élargir le Contrôle des Dépenses
engagées.
Au
lieu de l’avoir central, d’avoir un seul Contrôleur
des Dépenses publiques avec ses adjoints, on a créé
un nouveau système : on envoie des contrôleurs dans
tous les ministères. On divise un peu le travail au lieu
de le centraliser entre les mains de ce Contrôleur. Et c’est
la réforme que j'ai accomplie 2 à 3 ans après
avoir commencé ce travail et ces contrôleurs
dépendaient du Contrôleur central. Quand ils étaient
d’accord sur une formalité déterminée,
après avoir étudié le côté légal
et le côté crédit, ils pouvaient signer à
la place du Contrôleur central. Quand ils se trouvaient
obligés de refuser la signature, ils se référaient
au Contrôleur central.
Q
: Le refus de la signature exigeait l’intervention du Contrôleur
central mais non l’acceptation. Cela n’a-t-il pas ouvert
la voie à des abus ?
On
a essayé de créer une sorte d’arrangement. On
se réunissait au moins une fois par mois, tous les contrôleurs
avec le Contrôleur central pour qu’ils mettent ce
dernier au courant des difficultés rencontrées et
comment les résoudre. On se réunissait donc quand
ils avaient besoin d’un avis déterminé.
Q
: Mais lorsque autant de personnes ont le pouvoir de décision
en matière financière, cela ne favorise-t-il pas un
manque d’intégrité ?
Il
fallait absolument alléger la procédure car le Contrôleur
central ne pouvait pas étudier des centaines de dossiers
tous les jours. C’était une mesure nécessaire.
Q
: Quel a été son effet ? N’a-t-elle pas ouvert
la voie à des abus ?
Non,
les contrôleurs auprès des ministères
dépendaient du Contrôleur central et non du ministère intéressé. Bien sûr
des abus étaient possibles, mais ce n’était
pas la règle. Cette mesure était absolument nécessaire
pour qu’on puisse aboutir à des arrangements et terminer
les dossiers.
Q
: Quel nombre de contrôleurs y avait-il auprès des ministères?
Cela
dépendait du volume de travail de chaque ministère.
Par exemple, au Ministère de la Justice, il n’ y avait
pas beaucoup d’engagements à faire avec les tiers,
on mettait donc un seul contrôleur pour le Ministère
de la Justice et le Ministère de l’Agriculture, un seul contrôleur
pour les Travaux publics et un seul contrôleur pour l’Education
nationale. On prenait en considération le volume de travail
de chaque ministère. Mais il y avait en principe une dizaine.
J’ai
occupé cette fonction de Directeur du Budget et du Contrôle des Dépenses
engagées pendant environ une dizaine d’années, ce qui m'a permis de rédiger un livre sur les Finances publiques et spécialement sur le Budget qui fut adopté par la plupart des Universités au Liban.
Par
la suite, je devais arriver au poste de Directeur Général
et il y a eu vacance au Ministère des Finances. A ce moment
là, on a considéré que le Directeur Général
du Ministère des Finances devait être un grec-orthodoxe
et non un maronite. Pourtant la Direction Générale
de ce ministère est passée par toutes les communautés.
Je ne pouvais donc plus continuer au Ministère des Finances.
J’ai
alors été nommé Directeur Général
de la Mutuelle des Fonctionnaires une sorte de Sécurité
sociale par rapport à l’Etat, pour le secteur public, également pendant 3 ans.
C’était
un nouveau poste qui n’existait pas. Il y eut une loi créant la Mutuelle des Fonctionnaires et par la suite un décret
nommant Khattar Chebli, Directeur Général de cette Mutuelle. Mais il n’
y avait ni local ni bureau, ni fonctionnaires. Il n'y avait rien, absolument rien. J’ai été
obligé pendant 4 ans de créer le système et
de commencer à produire les formalités, c’est-à-dire
tout ce qui est Sécurité sociale pour le secteur public.
J’y ai travaillé 3 ou 4 ans.
Q
: Quelle fut votre impression par rapport à cette responsabilité
?
Ce
fut très positif. J’ai dû personnellement tout créer,
depuis la location des bureaux jusqu’à la nomination
des fonctionnaires et leur formation. J’ai tracé le
chemin de chaque genre de formalité. C’était
très intéressant.
Après
quoi, j’ai été nommé Directeur Général de l'Exploitation au Ministère
des Ressources Hydro-Electriques. C’était également
un poste très important car nous avions la tutelle de tous
les établissements publics et le contrôle de toutes les concessions.
Par
exemple, l’EDL (Electricité du Liban) a le droit de
faire des engagements, mais quand il s’agit d’engagements
d’un genre déterminé, cet engagement doit être
approuvé par le ministère de tutelle qui était
le Ministère des Ressources Hydro-Electriques, ou plutôt
par le Directeur Général de l'Exploitation de ce ministère.
Il
n’y avait pas qu’un seul établissement public,
il y avait une cinquantaine d’établissements publics
et tout ce qui est concessions. La plupart des décisions importantes des établissements publics et des concessions étaient, d'après la loi, soumises à l'approbation du Directeur Général de l'Exploitation au Ministère des Ressources Hydro-Electriques.
C’était
également un travail très intéressant avec
beaucoup de responsabilités. Je donne l’exemple de l'EDL, des
Eaux de Beyrouth, des Eaux du Litani, des Eaux de Tripoli, du Mont
Liban … Tous les engagements de ces établissements devaient
passer par l’approbation du ministère de tutelle et
par le Directeur Général de ce ministère. Il en était de même pour les concessions comme le Port de Beyrouth, l'Electricité de Kadicha, de Zahlé etc.
Il y
avait de ce temps là une cinquantaine d'établissements
publics. Maintenant, il y en a une centaine. Tous
ces établissements ont un ministère de tutelle. S’il
s’agit d’un établissement d’ordre agricole,
il relève du Ministère de l’Agriculture pour la
tutelle; la Cité sportive, par exemple, relevait du Ministère
de la Jeunesse et des Sports pour la tutelle. Mais tous les établissements
publics étaient d’ordre électrique et des eaux
dans le cas de la Direction Générale des Ressources
Hydro-électriques, fonction tutelle.
Là
aussi j’ai pratiqué pendant 3 ou 4 ans.
Ensuite
j’ai été nommé Président de l’Inspection
centrale. C’est la plus haute fonction administrative. Il
y a deux grandes Directions Générales dans l’administration:
La Présidence de l'Inspection centrale et
La Présidence de la Fonction publique.
Les Présidents de l'Inspection centrale et de la Fonction publique ont les attributions de ministres moins les prérogatives constitutionnelles. Nous étions les chefs de notre administration
comme des ministres officiellement.
J’ai
également pratiqué cette fonction pendant 3 ou 4 ans.
Q
: En quoi consistait cette fonction ?
L’Inspection
centrale était divisée en plusieurs Directions Générales:
La Direction Générale de la Recherche et de l'Orientation;
La Direction Générale de l’Inspection
financière;
La Direction Générale de l'Inspection du Ministère de l’Education Nationale;
La Direction Générale de l'Inspection du Ministère de l’Intérieur;
La Direction Générale de l'Inspection technique.
Donc il y avait 5 genres d’inspection.
C’était
également un travail très important. Le Conseil de l’Inspection centrale avait pour mission de rendre une
sorte jugement par rapport aux fonctionnaires pris en défaut (ceux qui ont mal travaillé, triché etc.). Dès
qu’un inspecteur trouvait une erreur déterminée,
il envoyait un rapport au Directeur Général de l'Inspection intéressée qui l'étudiait et l'envoyait à son tour au Président de l'Inspection centrale. Ce dernier transmettait le rapport au Conseil de l'Inspection qui rendait une décision ayant valeur de jugement. Le fonctionnaire inculpé avait le droit de faire appel devant le Conseil d'Etat.
J’ai
également exercé cette fonction pendant 3 ou 4 ans.
Q : Quel fut
votre bilan au terme de ces quelques années à la Présidence
de l'Inspection centrale ?
Je voudrais donner
un exemple. J'ai hérité de mon prédécesseur
à la Présidence de l'Inspection centrale 3000 dossiers
en suspens, c'est-à-dire 3000 dossiers qui n'avaient pas été
étudiés et résolus. Le Conseil que j'ai présidé
s'est mis sérieusement au travail et est arrivé à
liquider tous les arriérés, plus les nouveaux dossiers
que nous avons eus pendant mon mandat de telle sorte que mon successeur
au poste de Président de l'Inspection centrale n'a trouvé
aucun dossier en suspens comme cela avait été le cas
lors de ma prise en charge.
Après cela, je suis revenu au Ministère des Finances.
Le Président de la République Elias Sarkis m’appelle
pour la Direction Générale du Ministère des
Finances. Je n’en voulais plus car j’étais déjà
plus haut placé qu’un Directeur Général. Il m’a répondu
: « Non, c’est une chose très importante pour
moi car j’ai besoin de quelqu’un qui s’y connaisse
et qui soit propre ».
J’ai
exercé les dernières années de ma carrière
pendant 10 ans au Ministère des Finances.
Q
: Quel a été le résultat de votre expérience
au Ministère des Finances ?
D’abord
sur le plan légal, le Directeur Général des Finances
a, d’après la loi, des prérogatives déterminées.
Il a le droit de signer certaines formalités sans passer par
le ministre. Il y a d’autres formalités qui doivent passer
par le ministre mais elles doivent commencer d’abord par le
Directeur Général qui les étudie. S’il
approuve, il paraphe, et envoie les formalités au Ministre
des Finances et également s’il n’approuve pas,
il mentionne son avis et dit qu’il refuse la signature de telle
formalité.
Le Ministre
des Finances en général était, de notre temps,
toujours d’accord avec le Directeur Général. On
discutait et on arrivait à s’entendre tout le temps.
On a eu beaucoup de ministres comme il se doit : Pierre Eddé,
Emile Lahoud (l’avocat), Ali el-Khali, Rachid Karamé
qui était en même temps Président du Conseil des
Ministres et Ministre des Finances. On travaillait avec des personnes
très bien et on n’a jamais été en désaccord.
Les formalités passaient très normalement. Aucune formalité
ne passait sans être signée ou paraphée par le
Directeur Général.
Cela
a changé complètement. Actuellement et depuis 1992,
certains Ministres des Finances ne font plus cas du Directeur Général. Qu’il paraphe
ou ne paraphe pas, que la formalité relève ou pas de ses prérogatives, ils
passaient au-dessus et cela a continué jusqu’à
présent.
Maintenant,
avec le nouveau ministre on espère que cela va changer, qu’il
va respecter les lois et règlements, la façon de travailler.
Il n’a pas le droit de signer sans passer par le Directeur Général. Aussi,
il y a des prérogatives qui appartiennent au Directeur Général. Il n’a
pas le droit de le remplacer.
Q: Pourquoi avez-vous cet espoir avec le nouveau ministre ?
Parce
que c’est la loi et le règlement et qu’on doit
commencer par appliquer la loi. C’était une exception
lorsque le ministre agissait de la façon dont je vous ai
parlé. Ce n’était pas règlementaire.
Q : Ceci au niveau de la procédure.
Mais au niveau du fond, quels sont nos points forts et nos points
faibles au niveau du Ministère des Finances ? Y a-t-il des
choses à changer ?
Au
Ministère des Finances, il faut parler des prérogatives
du ministère : les impôts, le côté fiscal.
Il y a le système fiscal tout entier qui devrait être
étudié et appliqué par le Ministère
des Finances.
Dans
le système fiscal, je donne un exemple très intéressant,
il y a les impôts directs et les impôts indirects. Le
système fiscal doit reposer en principe sur l’un de
ces deux systèmes ou les deux ensemble.
Dans
les pays avancés, c’est le système des impôts
directs et le plus grand pourcentage provient des recettes des impôts
directs. Les pays en voie de développement préfèrent
plutôt les impôts indirects car la collecte de ces impôts
est plus facile et la rentabilité plus volumineuse. Mais c’est injuste d’arriver à ce point.
Avec
les impôts directs, il y a la justice fiscale et sociale, avec
les impôts indirects, c’est l’injustice fiscale
et sociale. Pourquoi ? Parce que dans les impôts directs, on
connaît la situation de chaque personne, le volume de ses revenus,
sa situation familiale, son gain annuel et à partir du volume
de gain et de la situation familiale, on impose le contribuable selon
des règles déterminées par la loi. Par exemple,
s’agissant d’un célibataire, il doit payer un certain
pourcentage de son revenu, s’agissant d’un homme marié
avec une femme, il payera un pourcentage moindre et s’il a une
grande famille il payera encore moins. Donc
on prend en considération le volume des revenus et la situation
familiale. Tandis
qu’un impôt indirect, prenons le cas d’un bidon
d’essence, vous payez vous et M. Hariri le même montant.
Tout le monde est sur un pied d’égalité, ce qui
n’est pas juste car il y a des gens qui ont moins de possibilités
que d'autres. C'est également le cas de la TVA.
Donc
c’est ce que j’appelle le système fiscal. Un système fiscal basé sur des impôts indirects,
c’est un système injuste et en retard que les pays
en voie de développement utilisent tandis que le système
fiscal qui repose sur les impôts directs, ce sont les pays
avancés qui l’utilisent.
Au
Liban, il faut absolument réétudier le système
fiscal. Ceci est la fonction principale du Ministère des Finances.
Le Ministère des Finances a deux fonctions essentielles :
Le
Budget et
La Fiscalité.
Q : Il est évident qu’il
faut réformer le système fiscal. Mais dans notre pays,
tant que le citoyen n’est pas confiant dans l’utilisation
des fonds payés à l’Etat, en raison du gaspillage
et de la corruption, peut-on réformer la fiscalité avant
de savoir où vont les fonds publics ?
Ce
sont 2 choses différentes. Le système fiscal doit
être absolument corrigé en tant que système
pour que chacun paye selon ses possibilités à participer
aux charges de l’Etat. C’est primordial.
Q
: La rationalisation des Finances publiques serait-elle une tâche
accessible dans l’état actuel des choses ?
(Cette question a été posée dans le cadre de la rubrique "L'Actualité dans l'oeil du cyclone").
Bien sur que c’est possible en étudiant le Budget comme on l’avait fait autrefois avec Fouad Chéhab, crédit par crédit. C’est cela qui nous mène à la vérité.
Je crois donc que c’est très possible en réétudiant deux choses :
La
préparation du Budget, chaque crédit à
part. Pourquoi va-t-on approuver tel montant et pas plus ou moins
tel montant. Il faut étudier les véritables besoins,
partir d’un formulaire qui figure au Ministère des
Finances et remplir les pièces justificatives. Il faut qu’il
y ait des pièces justificatives pour un crédit déterminé.
On commence comme cela par arrêter les fuites en réétudiant
le Budget dans l’étape de la préparation. L’exécution
c’est plus facile. La préparation c’est la chose
principale. Si on ne fixe que le crédit nécessaire,
alors on aura évité beaucoup de fuites.
Le système fiscal : il faut le rationaliser c'est-à-dire que chacun paye selon ses possibilités à participer aux charges de l’Etat.
Ce sont les deux idées principales.
Q : Après toute votre expérience,
quelles recommandations feriez-vous à ceux qui sont en charge
des Finances publiques au Ministère des Finances ?
Je
recommande surtout l’application stricte et sérieuse
des lois et règlements. On a un système fiscal déterminé,
on l’applique. Avant de faire des dépenses déterminées,
on applique la procédure de la dépense y compris le
contrôle des dépenses engagées. Par exemple,
je ne fais pas d’engagements à l’amiable si la
loi exige des adjudications car à l’amiable on peut
donner plus que ce qui est mérité. J’applique
strictement les lois et règlements, sans agir arbitrairement.
Il
faut aussi choisir des gens honnêtes pour la bonne application
des lois. Les lois sont bonnes mais elles sont mal appliquées
ou appliquées de travers ou alors on passe outre. Il
faut des gens bien pour les appliquer. Nos lois sont bonnes, on
n’a pas trop besoin – à part le système
fiscal qui doit être réétudié –
de faire des amendements. Donc choisir des gens honnêtes.
Dr Khattar Chebli Ancien Directeur Général du Ministère des Finances.
Ancien Président de l'Inspection centrale.
Ancien Professeur de Finances publiques.
* Vos commentaires
seraient grandement appréciés.
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