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QUEL LIBAN VOULONS-NOUS ?

 

Dr Georges Khadige
Ancien PDG de la Sécurité Sociale au Liban

Le Liban de la vraie convivialité, de la symbiose entre les communautés, un Liban ETAT ayant recours à des gens propres et compétents capables de le restructurer

C’est une question très délicate et il est difficile d’improviser une réponse à cette question surtout que je ne suis pas un vrai politicien. Il est vrai que j’ai tâté de la politique et que j’ai fait beaucoup de contacts, bien plus peut-être que beaucoup d’élus, même dans la circonscription de Beyrouth, mais c’est quand même une question qui mérite réflexion, si l’on doit y répondre.

Ce que j’ai toujours reproché à nos chers politiciens, en référence à une phrase de quelqu’un que je n’aime pas mais dont je reconnais certains mérites (j’ai beaucoup de griefs contre lui), à savoir le Général de Gaulle, qui écrit dans ses mémoires (et c’est repris parmi les citations du Larousse) : « Je me suis toujours fait une certaine idée de la France ».

Quant à moi, j’ai toujours considéré qu’on ne peut assumer une responsabilité quelle qu'elle soit (au niveau d’une simple institution, au niveau d’un pays et aujourd’hui au niveau européen et mondial), si on n’a pas, au départ, une certaine idée de ce à quoi on veut aboutir. Et effectivement, spécialement en regardant ces manifestations, toutes ces harangues de l’Opposition et de la contre Opposition (les loyalistes), en regardant ces milliers de gens, ces centaines de milliers de gens réunis Place des Martyrs (que je refuse d’ailleurs de voir changer de nom ; on peut appeler Place de la Liberté une autre place, mais celle-là de grâce, qu’on la laisse Place des Martyrs car elle est liée à l’Histoire du Liban) et la contre manifestation de la Place Riad El-Solh, je me suis toujours demandé : « Est-ce que ces gens là savent exactement ce qu’ils veulent ou s’agit-il simplement de haranguer les gens dans un sens ou dans l’autre ? ».

Moi, le Liban auquel je crois et le Liban que nous voulons, doit être le Liban de la vraie convivialité. En arabe, on utilise un terme qui peut être très équivoque : « La cohabitation » (1). Qu’est-ce que cela veut dire ? Que veut dire la cohabitation ? On sait très bien, en France, lorsqu’un gouvernement socialiste doit cohabiter avec un président de droite ou vice versa ou lorsqu’un président socialiste comme Mitterrand doit cohabiter avec un gouvernement de droite, c’est très difficile. Même dans un couple, si cela devient simplement de la cohabitation, deux solitudes sous le même toit ou deux entités tout à fait étrangères l’une à l’autre sous le même toit, c’est une catastrophe !

En ce qui me concerne, je ne crois pas à la cohabitation, ni même à la coexistence car c’est pire encore ! La coexistence veut dire que chacun supporte l’existence de l’autre parce qu’il ne peut pas faire autrement. C’est comme si vous habitiez un bel appartement et que vous aviez en face de vous un immeuble qui vous bouche la vue et comme vous ne pouvez pas le démolir, vous devez l’accepter. C’est cela la coexistence d’après moi.

Or non, j’ai moi-même toujours été un chaud partisan de la vraie convivialité, c'est-à-dire de la symbiose entre les communautés et j’estime qu’on n’a jamais rien fait pour cette symbiose et cette symbiose n’est pas impossible. A ma petite échelle, vraiment à ma petite échelle et, de la seule vraie expérience que j’ai faite dans ma vie à la Sécurité Sociale, j’avais en pleine guerre (au moment peut-être le plus exacerbé de la guerre du Liban, entre 83 et 88, après les évènements du 6 février, la cassure etc.…), un Conseil d’Administration formé de 26 membres (13 chrétiens et 13 musulmans, sunnites, chiites et druzes) et j’ai réussi, grâce à Dieu, durant les 5 ans à assurer une symbiose de ce Conseil et d’ailleurs, presque tous les témoins sont encore vivants, Dieu merci, j’ai assuré vraiment une convivialité et il n’y a jamais eu dans ce Conseil le moindre clivage confessionnel.

On m’a dit : « Oui, mais qu’est-ce que c’est que la Sécurité Sociale, une petite institution ? » C’est vrai, mais quand on arrive à réaliser la convivialité au niveau d’une petite institution, on peut la réaliser au niveau d’une plus grande et d’une plus grande, jusqu’à arriver au pays. Mais, tant que chacun se croit plus malin que l’autre et veut faire croire à l’autre qu’il est entrain de lui faire des concessions alors que son seul souci est de lui jeter une peau de banane, ça ne peut pas aller. C’est ce qu’on appelle en arabe : « al takazob » (2). Moi je n’ai jamais fait de concessions sur l’essentiel. Mes conditions, je les ai toujours proclamées.

Je vais d’ailleurs vous raconter quelque chose. Quand je m’apprêtais à me représenter aux élections de 2000 (ce que je n’ai plus fait et que je ne compte plus jamais faire d’ailleurs), j’avais eu des contacts très importants dans les quartiers musulmans de Beyrouth car l’électorat de ces quartiers était décisif pour être élu avec les lois précédentes lorsque Beyrouth était une seule circonscription ou même quand elle a été divisée en 3 et qu’une grosse partie de l’électorat se trouvait à Tarik El Jédidé , à Mazraat etc.

J’ai donc été invité à un meeting où j’étais pratiquement le seul chrétien sur peut-être mille présents, tous de confession musulmane et évidemment, on m’a reçu avec les honneurs (premier rang etc.). Alors, l’organisateur du meeting, une association de l’Ouest a commencé à faire un discours dans lequel il vantait Beyrouth, « Beyrouth la résistance », j’étais tout à fait d’accord, puis il dit : « Beyrouth la citadelle arabe », j’ai applaudi, « Beyrouth la citadelle musulmane », je me suis levé ! J’étais le seul chrétien, je me suis levé ! Alors, à côté de moi, il y avait un représentant du Hezbollah, un autre de la Jamaa islamiya etc. qui se sont mis à me dire « S’il vous plaît… », j’ai dit : « Non, jamais ! Car si Beyrouth n’est qu’une citadelle musulmane et non une citadelle islamo chrétienne, moi je n’ai plus ma place. Qu’est-ce que je fais ici ? ». Je me suis levé et je voulais partir. Mon chauffeur et mon accompagnateur se sont approchés de moi pour m’escorter, mais finalement, ils ont tellement insisté en me priant de passer outre que j’ai accepté de rester et l’orateur m’a téléphoné le lendemain au bureau pour s’excuser.

Je ne fais donc pas de platitudes. Quand il y a quelque chose qui ne me convainc pas ou qui heurte mes convictions profondes, je le dis, mais en contre partie, mes interlocuteurs savent que je les respecte énormément et que je ne permets pas que quiconque, en ma présence, puisse manquer d’égards à qui que ce soit et j’ai reçu plusieurs fois à la maison des délégations musulmanes et parfois, c’était l’heure de la prière et certains m’ont demandé : « Est-ce que je peux faire la prière chez vous ? ». Et ils ont fait la prière chez moi au salon. Donc, d’un côté, j’ai une ouverture totale mais, d’un autre côté, je n’accepte pas les excès et croyez-moi, on vous respecte beaucoup plus quand on sait que vous êtes sincère et que vous savez dire ce que vous n’acceptez pas, que quand vous faites tout le temps des platitudes et qu’on se rend compte que ce sont des platitudes hypocrites.

Par conséquent, j’estime que le Liban que nous voulons et le Liban où nos enfants pourront vivre et s’épanouir : c’est un ETAT. Depuis les Phéniciens jusqu’à aujourd’hui, sur cette fichue parcelle de terre, on n’a jamais su créer un Etat. Vous imaginez et c'est surprenant (c’est d'ailleurs un cours que je donne en première année et c'est impressionnant quand même) que le seul peuple dans l’humanité qui n’ait jamais réussi à réaliser un Etat, ce sont les Phéniciens. Les Grecs sont partis de 300 cités et ils ont réalisé l’unité de la Grèce, Rome est partie de 7 collines et elle a dominé le monde. Tous, les Mésopotamiens, les Perses, plus proches de nous, il y a eu l’unité allemande qui s’est réalisée, l’unité italienne qui s’est réalisée, mais jamais l’unité phénicienne ne s’est réalisée et jusqu’à maintenant, à chaque secousse, on dit que l’existence du Liban est remise en cause. Qu’est ce que c’est que cet Etat dont l’existence peut être remise en cause à chaque occasion.

C’est pour cela que je reprends une phrase du défunt président Fouad Chéhab, qui m’avait beaucoup impressionné à l’époque, il avait dit : «Après l’Indépendance de l’Etat, il faut nous atteler à créer l’Etat de l’Indépendance». Malheureusement, depuis Fouad Chéhab jusqu’à aujourd’hui, on n’a jamais su réaliser l’Etat de l’Indépendance . Il y a de grands penseurs comme Michel Chiha, Hamid Frangieh, qui ont pensé le Liban, mais il n’a jamais pu être réalisé. Moi je me dis que si maintenant, après toutes les secousses que nous subissons, après avoir eu 15 ans de guerre et 15 ans de paix (regardez la coïncidence, nous avons passé exactement 15 ans de guerre de 1975 à 1990 et nous avons connu 15 ans de paix de 1990 à 2005 et maintenant nous sommes de nouveau sur la corde raide, sur le qui-vive), si le fruit de tout cela va être simplement un « Ote-toi de là que je m’y mette » et que l’Opposition, une fois arrivée au pouvoir, soit aussi décriée que le pouvoir aujourd’hui qui éventuellement cèdera demain la place à l’Opposition, nous n’aurions rien fait et nous n’aurions rien construit à nos enfants.

Il est temps que nous songions à sortir de la conception de la ferme (3) ou du féodalisme à la conception de l’Etat, c'est-à-dire à avoir recours à des hommes propres et compétents, capables de mettre sur pied les structures d’un Etat. C’est cela le Liban que nous voulons, un Liban où le chrétien se sente à l’aise, où le musulman se sente à l’aise, où le druze se sente à l’aise et qu’on cesse de jouer sur les antagonismes. Quand j’entends chuchoter : « Vous allez voir, bientôt, il va y avoir une confrontation sunnite chiite », je dis : « Est-ce que c’est une bonne chose ? ». Ou bien quand j’entends : « Vous allez voir, il va y avoir des troupes internationales des Nations Unies qui vont débarquer au Liban », je dis : «Est-ce que c’est une bonne chose?». Mais enfin, cessons de nous nourrir de chimères nocives. C’est comme quand vous entendez dire quelqu’un : «En fumant, vous risquez d’attraper le cancer» et qu’on lui répond : « Ca n’a pas d’importance, on fera de la chimio ». Mais est-ce que la chimio est la solution ? Ou bien quelqu’un qui veut avoir des rapports non protégés qui vous dit : « Ce n’est pas grave si j’attrape le sida, j’aurai recours à la trithérapie ». Est-ce que c’est la solution ?

Mais pour moi, les clivages confessionnels sunnites chiites ou inter chrétiens ou des soldats des Nations Unies ou des interventions de troupes étrangères de n’importe quelle nationalité qu’elle soit, c’est accepter d’attraper le cancer délibérément en faisant tout pour, pour avoir ensuite recours à la chimiothérapie ou à la trithérapie. C’est quelque chose que je n’accepte pas. Je suis pour que tous les efforts se conjuguent. C’est peut-être utopique, je l’ai écrit quelques fois. J’ai dit que je sais que ceux qui m’entendent ou me lisent doivent me traiter de rêveur, d’utopique, de quelqu’un qui pense à la cité idéale de Platon ou à la cité de Dieu de Saint-Thomas d’Aquin, de n’avoir pas les pieds sur terre… Pourtant, grâce à Dieu, toute ma vie professionnelle depuis 45 ans jusqu’à aujourd’hui a prouvé que j’avais pleinement les pieds sur terre dans toutes mes activités. Donc, soit on croit qu’on peut et qu’on doit créer un Etat, mais un véritable Etat… Le slogan du Président Lahoud était très beau mais il n’a reçu aucune application: « L’Etat de Droit et des Institutions », c’est merveilleux ! C’est le meilleur programme possible et imaginable ! Mais où est l’Etat de Droit et où est l’Etat des Institutions. Dans cet Etat, il n’y a plus ni droit, ni institutions. Je prends la Sécurité Sociale, elle est en pleine déconfiture. Est-ce que c’est possible ? Qu’on commence par prendre ce premier témoin: l’Etat des Institutions. Où sont les Institutions ? Quand on laisse couler une institution aussi importante que la Sécurité sociale, peut-on encore parler d’Etat de Droit et des Institutions ? De qui se moque-t-on ?

Je crois fermement qu’on peut et qu’on doit créer un Etat. Ca suffit, les petites querelles de clocher ! Il faut qu’un conseil de sages, de gens propres, compétents, s’attelle vraiment à restructurer l’Etat si on veut qu’il soit voué à la vie. Sinon, on est entrain de ne rien faire, on est entrain de dire comme je le répète : « Ote-toi que de là que je m’y mette ». Et je regrette, je ne nomme personne, Dieu merci, mais beaucoup de ceux qui haranguent, à mon avis, ne sont pas crédibles. Vous êtes de mon avis probablement. Ils ne sont pas crédibles. De qui se moquent-ils ? Si je donnais donner des noms, je pourrais d’abord être accusé de diffamation (bien qu’en tant qu’homme politique, on peut donner son avis sans être accusé de diffamation), deuxièmement, je serais peut-être injuste parce que je nommerais , 1, 2 ou 3, alors qu’il faudrait nommer 7, 8, 10.

Vraiment, quand je vois cette course au micro, que ce soit à la tribune de la Place des Martyrs ou bien dès qu’il y a une catastrophe… Dès qu’il y a une catastrophe, c’est la course au micro, c’est la course à l’apparition à la télévision, c’est à qui accourt sur les lieux de la catastrophe alors qu’il s’en fout royalement. Je regrette de le dire, mais c’est ma conviction personnelle, c’est simplement une occasion de prendre le micro, d’insulter l’Etat etc. et d’essayer d’être populaire.

Les gens confondent les termes « popularité » et « populisme », «démocratie» et «démagogie». La plupart des démocraties, même à Athènes, la démocratie a viré à la démagogie. Or la ligne de démarcation entre la démocratie et la démagogie est très ténue car les leaders démocrates, contrairement aux despotes, ont tendance à faire de la démagogie. Pourquoi ? Parce qu’ils veulent flatter, non pas l’intelligence des gens mais la voix des entrailles.

C’est pour cela que souvent en ce moment, je me tais, parce que je me dis que c’est quand même très ennuyeux de parler à contre courant. J’écris un ouvrage en ce moment : « L’Histoire à contresens ». Ecrire un ouvrage, l’Histoire à contresens, passe encore. Mais parler à contre courant, c’est se mettre inutilement tout le monde sur le dos.

Quand on me dit : «Les uns ont réuni presque 1 million et les autres ont réuni presque 1 million» (allez d’ailleurs savoir combien chacun a réuni), je leur dis : « Mais qu’est-ce que ça prouve ? Ce même million, je vous le garantis, dans une semaine ou deux ou trois, il est capable de se réunir pour exactement le contraire de ce pour quoi il s’est réuni aujourd’hui » et je donne comme exemple qui m’est très cher et que je répète sans cesse : le dimanche des Rameaux, du temps du Christ. Les gens sont spontanément sortis dans la rue. Personne ne leur a demandé de sortir. Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Ils voulaient couronner le Christ malgrè lui. «Hosannah au plus haut des cieux ; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ; béni soit le roi d’Israël». Ils voulaient couronner le Christ qui était sur une ânesse, la plus modeste des montures. Ils ont coupé les tranches de palmiers, les branches, les feuilles d’olivier etc. et ils ont jeté leurs tuniques sur son passage, c’était le délire. C’était dimanche. 4 jours après, le vendredi, ils n’acceptaient plus rien de moins que sa crucifixion. Pilate leur a dit : « Je vais le flageller et je vous le rends ». «Crucifie le!». « Je vais l’emprisonner et je vous le rends ». «Crucifie le!»

Et alors, le plus amusant, c’est qu’ils sont devenus de fiers supporters de Barabas, un brigand notoire, un filou notoire, un démagogue notoire. Ils ont réclamé la libération de Barabas au détriment de Jésus de Nazareth qui avait guéri les malades, ressuscité les morts, fait voir les aveugles, fait entendre les sourds, fait marcher les boiteux, qui leur avait multiplié le pain à plusieurs reprises, qui avait transformé l’eau en vin à Cana, qui leur a donné les plus belles paroles qu’on ait jamais entendues. Les Béatitudes sont une pure merveille, ou bien quand il leur dit : « Laissez venir à moi les petits enfants, le Royaume des Cieux est à leurs semblables »,« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », la parabole de l’enfant prodigue, la parabole des ouvriers de la dernière heure. Est-ce que tout cela méritait cet acharnement à vouloir faire crucifier celui que 4 jours auparavant, ils voulaient, à tout prix, faire roi ?

Qu’est-ce que c’est que la foule ? Ce n’est rien ! La foule se manipule comme on veut. Il n’y a jamais eu de foule. Il y a eu quelques meneurs qui manipulent la foule dans un sens ou dans l’autre. Ils peuvent la manipuler dans le bon sens, c’est tant mieux et ils peuvent la manipuler dans le mauvais sens. La preuve, c’est que dans un pays de 3 ou 4 millions d’habitants, il y a quand même pu y avoir 1 million dans un sens et 1 million dans un autre sens. Par conséquent, j’admire et je respecte le million qui est dans un sens mais on ne peut pas ignorer le million qui est dans l’autre sens aussi. On vous dit : « Mais les autres étaient amenés de force ». Je doute que l’on puisse amener, quand même, 1 million de gens de force et la preuve, c'est que lorsqu’il y a eu la fameuse manifestation du million qui n’a même pas rassemblé 100.000, pourquoi ne les ont-ils pas amenés, à ce moment là, de force ? C’était beaucoup plus facile.

Non, il faut bien admettre et ce n’est que comme cela qu’un pays peut vivre, qu’il puisse y avoir des gens qui ne pensent pas comme vous et que d’un côté comme de l’autre d’ailleurs, lorsque quelqu’un ne pense pas comme vous, il n’est nécessairement ni un traître, ni un salaud, ni un crétin. Il ne pense pas comme vous. Or nous, nous ne le l’admettons pas. Pour les loyalistes, les opposants sont des traîtres, sont des agents de l’étranger, des sionistes, des pro américains, des pro français et du côté des opposants, les loyalistes, même de bonne foi, il y en a quand même, sont aussi des agents stipendiés.

Moi, je préfère juger les gens sur leurs déclarations. Par exemple, lorsque le ministre de la défense se permet de dire, en tant que ministre de la défense, l’armée libanaise n’est pas en mesure d’assurer seule la sécurité, ce n’est pas permis. Je ne juge pas l’homme globalement, je le juge sur ce discours.

Quand, il y a quelques années, un leader que vous reconnaîtrez sûrement mais que je ne veux pas nommer, par discrétion, dit « Beyrouth a été détruit 7 fois, que ce soit la 8ème », je ne l’admets pas car Beyrouth n’est pas sa propriété, ce n’est pas à lui de décider si on peut accepter que Beyrouth soit détruite une 8ème fois. Ce n’est pas à lui de le décider. Il faut voir si les Beyrouthins sont disposés à voir Beyrouth détruite. Quand on lui a dit (et cela moi je l’ai entendu à la télévision) mais le monde ne vous reconnaît pas et qu’il répond : « Moi je n’ai pas besoin que le monde me reconnaisse », passe encore, mais qu’il ajoute : « Le monde a besoin que je le reconnaisse », alors là, c’est trop !

Moi je préfère, au lieu de nous insurger les uns contre les autres parce qu’il y a une opinion contraire, qu’on dise ce qu’il y a de critiquable, dans le comportement de l’autre ou dans les paroles de l’autre et que l’on dise pourquoi en disant : « C’est mon avis ». Pourquoi toujours incriminer l’autre de mauvaise foi ?

Je me rappelle de ce trait d’esprit historique quand il y a eu la fin du mandat français, en 1943, il y avait un Youssef Zakhia, personnage folklorique très attaché à la France. Un jour il a été arrêté parce qu’il était partisan d’Emile Eddé et parce qu’il était contre le départ des Français etc. et comme on enquêtait avec lui, on lui a demandé : « Comment vous vous appelez ? » Il répond : « Vive la France!». Qu’est-ce que vous faites ? «Vive la France!». Evidemment, les partisans de l’Indépendance ne pouvaient pas admettre cela. Mais d’un autre côté, on ne peut pas nier que ce Youssef Zakhia aimait la France. On ne peut pas l’empêcher d’aimer la France. On vous dit: « Comment il peut aimer la France plus que son pays ? ». D’accord, ce n’est pas normal, moi je ne peux pas le comprendre, vous non plus probablement, mais lui, c’est comme cela. Il était viscéralement attaché à la France.

Un des grands reproches que j’adresse au Général de Gaulle quand il a décidé – très sage mesure d’ailleurs que j’approuve pleinement dans le fond, pas dans la forme, car il y a là beaucoup de critiques à faire – de quitter l’Algérie et de donner l’indépendance à l’Algérie et qu’on lui a dit : «Il y a 1 million de Harkis (c’est-à-dire d’Algériens qui se sont battus aux côtés de la France), qu’est-ce qu’il va advenir d’eux ?» et qu’il leur répond : « Ne me parlez pas d’eux, ce sont des déchets de l’Histoire », ce n’est pas permis, quelle que soit la justification. D’abord, des êtres humains ne peuvent pas être des déchets de l’Histoire et là on voit bien le militaire qui regarde un peu la chair à canon etc. « Des déchets de l’Histoire ! » Ce n’est pas permis! Pour moi, ça c’est très très grave. On m’a dit, mais ce n’est qu’un incident. Oui, mais pour moi un incident suffit.

Mais ces Harkis, peut-on dire que ce sont des traîtres à leur patrie ? A mon avis, pas du tout ! Pourquoi ? Parce que ces Harkis étaient profondément imbus de la culture française et ils croyaient en la France et ils voulaient que l’Algérie reste française. Evidemment, dans l’absolu, c’est une attitude critiquable parce qu’on ne peut jamais être contre son pays et l’indépendance de son pays et je suis tout à fait convaincu de cela. Mais eux, dans leur conception, ils étaient plus attachés à la France qu’ils n’étaient attachés à l’indépendance algérienne. Et regardez ce que la France a fait pour eux, la France du Général de Gaulle, pas la France dans l’absolu, elle les a traités en « déchets de l’Histoire » et des centaines de milliers d’entre eux ont été massacrés.

Je crois que si on ne se décide pas à se mettre tous à la tâche pour construire un véritable Etat qui puisse transcender les petits intérêts individuels, on n’aura jamais un Etat. Or le Liban que nous voulons, je le résume en un mot. Nous voulons un Liban Etat. On ne veut plus d’un Liban ferme, ou bien d’un Liban féodal. Un Liban Etat. Un Etat. Regardez la France, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal… Ils peuvent avoir beaucoup de secousses politiques. Il y a eu la révolution française, après cela la révolution de juillet, la défaite de 1870, la débâcle de 1940, les évènements de 1968… Il y a eu beaucoup de secousses politiques. Jamais, même en pleine occupation allemande, la notion d’Etat n’a disparu. La gauche s’en va, la droit vient, la droite s’en va, la gauche vient etc., mais l’Etat demeure, les institutions demeurent.

Chez nous, depuis le 14 février, on a l’impression que l’Etat n’est plus dirigé. Quand vous voyez 3 attentats en moins de 12 jours et qu’aucun haut responsable (je ne parle pas de magistrats dont c’est la tâche) ne se rend sur les lieux de l’attentat, qu’on n’ouvre pas des enquêtes sérieuses, quon ne sécurise pas les citoyens… Dans les autres pays, quand par exemple, il y a eu l’attentat en Espagne, le roi d’Espagne lui-même s’est déplacé ; quand il y a eu les inondations dans le nord de la France du temps du président Mac Mahon, le président de la république est parti (ce jour là, il aurait mieux fait de ne pas se déplacer car il a sorti la fameuse bêtise historique : tout ce qu’il a trouvé à dire c’est « Que d’eau, que d’eau !». Mais il est parti quand même. Il est parti pour cracher une bêtise mais il est parti quand même). Or nous cela fait 2 mois que le président Hariri a été assassiné et on a l’impression que le Liban est une voiture sans frein, sans volant, sans phare, qui marche… Comment elle marche ? Je ne sais pas. Ce n’est pas normal ; c’est pour cela que j’appelle de mes vœux un cabinet maintenant, quel qui soit, mais qu’il y ait de nouveau un cabinet responsable non un cabinet qui soit entrain d’expédier les affaires courantes dont la moitié ou le ¾ sont des amateurs. C’est de l’amateurisme. Ce cabinet, c’est du folklore. Ce sont des amateurs.

Entretien conduit par Marie-Claude Saadé-Hélou le 6.4.05
 
(1) العيش المشتلرك
(2) التكاذب
(3) المزرعة
   

Dr Georges Khadige
Avocat au Barreau de Beyrouth
Ancien Président du Conseil d'Administration de la Sécurité Sociale (CNSS).
Professeur titulaire à l'Université Saint-Joseph et Conseiller juridique à ladite faculté.
Ancien Président de l'Union pour la Protection de l'Enfance au Liban (UPEL).

 

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