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C’est une question très délicate
et il est difficile d’improviser une réponse à
cette question surtout que je ne suis pas un vrai politicien. Il
est vrai que j’ai tâté de la politique et que
j’ai fait beaucoup de contacts, bien plus peut-être
que beaucoup d’élus, même dans la circonscription
de Beyrouth, mais c’est quand même une question qui
mérite réflexion, si l’on doit y répondre.
Ce
que j’ai toujours reproché à nos chers politiciens,
en référence à une phrase de quelqu’un
que je n’aime pas mais dont je reconnais certains mérites
(j’ai beaucoup de griefs contre lui), à savoir le Général
de Gaulle, qui écrit dans ses mémoires (et c’est
repris parmi les citations du Larousse) : « Je me suis
toujours fait une certaine idée de la France ».
Quant à moi, j’ai toujours considéré
qu’on ne peut assumer une responsabilité
quelle qu'elle soit (au niveau d’une simple institution, au niveau d’un pays et aujourd’hui au niveau européen
et mondial), si on n’a pas, au départ, une certaine
idée de ce à quoi on veut aboutir. Et effectivement, spécialement en regardant ces manifestations,
toutes ces harangues de l’Opposition et de la contre Opposition
(les loyalistes), en regardant ces milliers de gens, ces centaines
de milliers de gens réunis Place des Martyrs (que je refuse
d’ailleurs de voir changer de nom ; on peut appeler Place
de la Liberté une autre place, mais celle-là de grâce,
qu’on la laisse Place des Martyrs car elle est liée
à l’Histoire du Liban) et la contre manifestation de
la Place Riad El-Solh, je me suis toujours demandé : «
Est-ce que ces gens là savent exactement ce qu’ils
veulent ou s’agit-il simplement de haranguer les gens dans
un sens ou dans l’autre ? ».
Moi,
le Liban auquel je crois et le Liban que nous voulons, doit être
le Liban de la vraie convivialité. En arabe, on utilise un
terme qui peut être très équivoque : «
La cohabitation » (1). Qu’est-ce que cela veut
dire ? Que veut dire la cohabitation ? On sait très bien,
en France, lorsqu’un gouvernement socialiste doit cohabiter
avec un président de droite ou vice versa ou lorsqu’un
président socialiste comme Mitterrand doit cohabiter avec
un gouvernement de droite, c’est très difficile. Même
dans un couple, si cela devient simplement de la cohabitation, deux
solitudes sous le même toit ou deux entités tout à
fait étrangères l’une à l’autre
sous le même toit, c’est une catastrophe !
En
ce qui me concerne, je ne crois pas à la cohabitation, ni
même à la coexistence car c’est pire encore !
La coexistence veut dire que chacun supporte l’existence de
l’autre parce qu’il ne peut pas faire autrement. C’est
comme si vous habitiez un bel appartement et que vous aviez en face
de vous un immeuble qui vous bouche la vue et comme vous ne pouvez
pas le démolir, vous devez l’accepter. C’est
cela la coexistence d’après moi.
Or
non, j’ai moi-même toujours été un chaud
partisan de la vraie convivialité, c'est-à-dire de
la symbiose entre les communautés et j’estime qu’on
n’a jamais rien fait pour cette symbiose et cette symbiose
n’est pas impossible. A ma petite échelle, vraiment
à ma petite échelle et, de la seule vraie expérience
que j’ai faite dans ma vie à la Sécurité
Sociale, j’avais en pleine guerre (au moment peut-être
le plus exacerbé de la guerre du Liban, entre 83 et 88, après
les évènements du 6 février, la cassure etc.…),
un Conseil d’Administration formé de 26 membres (13
chrétiens et 13 musulmans, sunnites, chiites et druzes) et
j’ai réussi, grâce à Dieu, durant les
5 ans à assurer une symbiose de ce Conseil et d’ailleurs,
presque tous les témoins sont encore vivants, Dieu merci,
j’ai assuré vraiment une convivialité et il
n’y a jamais eu dans ce Conseil le moindre clivage confessionnel.
On
m’a dit : « Oui,
mais qu’est-ce que c’est que la Sécurité
Sociale, une petite institution ? » C’est vrai,
mais quand on arrive à réaliser la convivialité
au niveau d’une petite institution, on peut la réaliser
au niveau d’une plus grande et d’une plus grande, jusqu’à
arriver au pays. Mais, tant que chacun se croit plus malin que l’autre
et veut faire croire à l’autre qu’il est entrain
de lui faire des concessions alors que son seul souci est de lui
jeter une peau de banane, ça ne peut pas aller. C’est
ce qu’on appelle en arabe : « al takazob »
(2). Moi je n’ai jamais fait de concessions sur l’essentiel.
Mes conditions, je les ai toujours proclamées.
Je
vais d’ailleurs vous raconter quelque chose. Quand je m’apprêtais
à me représenter aux élections de 2000 (ce
que je n’ai plus fait et que je ne compte plus jamais faire
d’ailleurs), j’avais eu des contacts très importants
dans les quartiers musulmans de Beyrouth car l’électorat
de ces quartiers était décisif pour être élu
avec les lois précédentes lorsque Beyrouth était
une seule circonscription ou même quand elle a été
divisée en 3 et qu’une grosse partie de l’électorat
se trouvait à Tarik El Jédidé , à Mazraat
etc.
J’ai
donc été invité à un meeting où
j’étais pratiquement le seul chrétien sur peut-être
mille présents, tous de confession musulmane et évidemment,
on m’a reçu avec les honneurs (premier rang etc.).
Alors, l’organisateur du meeting, une association de l’Ouest
a commencé à faire un discours dans lequel il vantait
Beyrouth, « Beyrouth
la résistance », j’étais tout à
fait d’accord, puis il dit : « Beyrouth la citadelle
arabe », j’ai applaudi, « Beyrouth la
citadelle musulmane », je me suis levé ! J’étais
le seul chrétien, je me suis levé ! Alors, à
côté de moi, il y avait un représentant du Hezbollah,
un autre de la Jamaa islamiya etc. qui se sont mis à me dire
« S’il vous plaît… », j’ai
dit : « Non, jamais ! Car si Beyrouth n’est qu’une
citadelle musulmane et non une citadelle islamo chrétienne,
moi je n’ai plus ma place. Qu’est-ce que je fais ici
? ». Je me suis levé et je voulais partir. Mon
chauffeur et mon accompagnateur se sont approchés de moi
pour m’escorter, mais finalement, ils ont tellement insisté
en me priant de passer outre que j’ai accepté de rester
et l’orateur m’a téléphoné le lendemain
au bureau pour s’excuser.
Je
ne fais donc pas de platitudes. Quand il y a quelque chose qui ne
me convainc pas ou qui heurte mes convictions profondes, je le dis,
mais en contre partie, mes interlocuteurs savent que je les respecte
énormément et que je ne permets pas que quiconque,
en ma présence, puisse manquer d’égards à
qui que ce soit et j’ai reçu plusieurs fois à
la maison des délégations musulmanes et parfois, c’était
l’heure de la prière et certains m’ont demandé
: « Est-ce que je peux faire la prière chez vous
? ». Et ils ont fait la prière chez moi au salon.
Donc, d’un côté, j’ai une ouverture totale
mais, d’un autre côté, je n’accepte pas
les excès et croyez-moi, on vous respecte beaucoup plus quand
on sait que vous êtes sincère et que vous savez dire
ce que vous n’acceptez pas, que quand vous faites tout le
temps des platitudes et qu’on se rend compte que ce sont des
platitudes hypocrites.
Par
conséquent, j’estime que le Liban que nous voulons
et le Liban où nos enfants pourront vivre et s’épanouir
: c’est un ETAT. Depuis les Phéniciens jusqu’à
aujourd’hui, sur cette fichue parcelle de terre, on n’a
jamais su créer un Etat. Vous imaginez et c'est surprenant
(c’est d'ailleurs un cours que je donne en première
année et c'est impressionnant quand même) que le
seul peuple dans l’humanité qui n’ait jamais
réussi à réaliser un Etat, ce sont les Phéniciens.
Les Grecs sont partis de 300 cités et ils ont réalisé
l’unité de la Grèce, Rome est partie de 7 collines
et elle a dominé le monde. Tous, les Mésopotamiens,
les Perses, plus proches de nous, il y a eu l’unité
allemande qui s’est réalisée, l’unité
italienne qui s’est réalisée, mais jamais l’unité
phénicienne ne s’est réalisée et jusqu’à
maintenant, à chaque secousse, on dit que l’existence
du Liban est remise en cause. Qu’est ce que c’est que
cet Etat dont l’existence peut être remise en cause
à chaque occasion.
C’est
pour cela que je reprends une phrase du défunt président
Fouad Chéhab, qui m’avait beaucoup impressionné
à l’époque, il avait dit : «Après
l’Indépendance de l’Etat, il faut nous atteler
à créer l’Etat de l’Indépendance».
Malheureusement, depuis Fouad Chéhab jusqu’à
aujourd’hui, on n’a jamais su réaliser l’Etat
de l’Indépendance . Il y a de grands penseurs comme
Michel Chiha, Hamid Frangieh, qui ont pensé le Liban, mais
il n’a jamais pu être réalisé. Moi je
me dis que si maintenant, après toutes les secousses que
nous subissons, après avoir eu 15 ans de guerre et 15 ans
de paix (regardez la coïncidence, nous avons passé
exactement 15 ans de guerre de 1975 à 1990 et nous avons
connu 15 ans de paix de 1990 à 2005 et maintenant nous sommes
de nouveau sur la corde raide, sur le qui-vive), si le fruit de
tout cela va être simplement un « Ote-toi de là
que je m’y mette » et que l’Opposition, une fois
arrivée au pouvoir, soit aussi décriée que
le pouvoir aujourd’hui qui éventuellement cèdera
demain la place à l’Opposition, nous n’aurions
rien fait et nous n’aurions rien construit à nos enfants.
Il
est temps que nous songions à sortir de la conception de
la ferme (3) ou du féodalisme à la conception de l’Etat,
c'est-à-dire à avoir recours à des hommes propres
et compétents, capables de mettre sur pied les structures
d’un Etat. C’est cela le Liban que nous voulons, un
Liban où le chrétien se sente à l’aise,
où le musulman se sente à l’aise, où
le druze se sente à l’aise et qu’on cesse de
jouer sur les antagonismes. Quand j’entends chuchoter : «
Vous
allez voir, bientôt, il va y avoir une confrontation sunnite
chiite », je dis : « Est-ce que c’est
une bonne chose ? ». Ou bien quand j’entends :
« Vous allez voir, il va y avoir des troupes internationales
des Nations Unies qui vont débarquer au Liban »,
je dis : «Est-ce que c’est une bonne chose?».
Mais enfin, cessons de nous nourrir de chimères nocives.
C’est comme quand vous entendez dire quelqu’un : «En
fumant, vous risquez d’attraper le cancer» et qu’on
lui répond : « Ca n’a pas d’importance,
on fera de la chimio ». Mais est-ce que la chimio est
la solution ? Ou bien quelqu’un qui veut avoir des rapports
non protégés qui vous dit : « Ce n’est
pas grave si j’attrape le sida, j’aurai recours à
la trithérapie ». Est-ce que c’est la solution
?
Mais
pour moi, les clivages confessionnels sunnites chiites ou inter
chrétiens ou des soldats des Nations Unies ou des interventions
de troupes étrangères de n’importe quelle nationalité
qu’elle soit, c’est accepter d’attraper le cancer
délibérément en faisant tout pour, pour avoir
ensuite recours à la chimiothérapie ou à la
trithérapie. C’est quelque chose que je n’accepte
pas. Je suis pour que tous les efforts se conjuguent. C’est
peut-être utopique, je l’ai écrit quelques fois.
J’ai dit que je sais que ceux qui m’entendent ou me
lisent doivent me traiter de rêveur, d’utopique, de
quelqu’un qui pense à la cité idéale
de Platon ou à la cité de Dieu de Saint-Thomas d’Aquin,
de n’avoir pas les pieds sur terre… Pourtant, grâce
à Dieu, toute ma vie professionnelle depuis 45 ans jusqu’à
aujourd’hui a prouvé que j’avais pleinement les
pieds sur terre dans toutes mes activités. Donc, soit on
croit qu’on peut et qu’on doit créer un Etat,
mais un véritable Etat… Le slogan du Président
Lahoud était très beau mais il n’a reçu
aucune application: « L’Etat
de Droit et des Institutions », c’est merveilleux
! C’est le meilleur programme possible et imaginable ! Mais
où est l’Etat de Droit et où est l’Etat
des Institutions. Dans cet Etat, il n’y a plus ni droit, ni
institutions. Je prends la Sécurité Sociale, elle
est en pleine déconfiture. Est-ce que c’est possible
? Qu’on commence par prendre ce premier témoin: l’Etat
des Institutions. Où sont les Institutions ? Quand on laisse
couler une institution aussi importante que la Sécurité
sociale, peut-on encore parler d’Etat de Droit et des Institutions
? De qui se moque-t-on ?
Je
crois fermement qu’on peut et qu’on doit créer
un Etat. Ca suffit, les petites querelles de clocher ! Il faut qu’un
conseil de sages, de gens propres, compétents, s’attelle
vraiment à restructurer l’Etat si on veut qu’il
soit voué à la vie. Sinon, on est entrain de ne rien
faire, on est entrain de dire comme je le répète :
« Ote-toi que de là que je m’y mette
». Et je regrette, je ne nomme personne, Dieu merci, mais
beaucoup de ceux qui haranguent, à mon avis, ne sont pas
crédibles. Vous êtes de mon avis probablement. Ils
ne sont pas crédibles. De qui se moquent-ils ? Si je donnais
donner des noms, je pourrais d’abord être accusé
de diffamation (bien qu’en tant qu’homme politique,
on peut donner son avis sans être accusé de diffamation),
deuxièmement, je serais peut-être injuste parce que
je nommerais , 1, 2 ou 3, alors qu’il faudrait nommer 7, 8,
10.
Vraiment,
quand je vois cette course au micro, que ce soit à la tribune
de la Place des Martyrs ou bien dès qu’il y a une catastrophe…
Dès qu’il y a une catastrophe, c’est la course
au micro, c’est la course à l’apparition à
la télévision, c’est à qui accourt sur
les lieux de la catastrophe alors qu’il s’en fout royalement.
Je regrette de le dire, mais c’est ma conviction personnelle,
c’est simplement une occasion de prendre le micro, d’insulter
l’Etat etc. et d’essayer d’être populaire.
Les
gens confondent les termes « popularité »
et « populisme », «démocratie»
et «démagogie». La plupart des démocraties,
même à Athènes, la démocratie a viré
à la démagogie. Or la ligne de démarcation
entre la démocratie et la démagogie est très
ténue car les leaders démocrates, contrairement aux
despotes, ont tendance à faire de la démagogie. Pourquoi
? Parce qu’ils veulent flatter, non pas l’intelligence
des gens mais la voix des entrailles.
C’est
pour cela que souvent en ce moment, je me tais, parce que je me
dis que c’est quand même très ennuyeux de parler
à contre courant. J’écris un ouvrage en ce moment
: « L’Histoire à contresens ».
Ecrire un ouvrage, l’Histoire à contresens, passe encore.
Mais parler à contre courant, c’est se mettre inutilement
tout le monde sur le dos.
Quand
on me dit : «Les uns ont réuni presque 1 million
et les autres ont réuni presque 1 million» (allez
d’ailleurs savoir combien chacun a réuni), je leur
dis : « Mais qu’est-ce que ça prouve ? Ce
même million, je vous le garantis, dans une semaine ou deux
ou trois, il est capable de se réunir pour exactement le
contraire de ce pour quoi il s’est réuni aujourd’hui
» et je donne comme exemple qui m’est très cher
et que je répète sans cesse : le dimanche des Rameaux,
du temps du Christ. Les gens sont spontanément sortis dans
la rue. Personne ne leur a demandé de sortir. Qu’est-ce
qu’ils voulaient ? Ils voulaient couronner le Christ malgrè
lui. «Hosannah
au plus haut des cieux ; béni soit celui qui vient au nom
du Seigneur ; béni soit le roi d’Israël».
Ils voulaient couronner le Christ qui était sur une ânesse,
la plus modeste des montures. Ils ont coupé les tranches
de palmiers, les branches, les feuilles d’olivier etc. et
ils ont jeté leurs tuniques sur son passage, c’était
le délire. C’était dimanche. 4 jours après,
le vendredi, ils n’acceptaient plus rien de moins que sa crucifixion.
Pilate leur a dit : « Je vais le flageller et je vous
le rends ». «Crucifie le!». «
Je vais l’emprisonner et je vous le rends ».
«Crucifie le!»
Et
alors, le plus amusant, c’est qu’ils sont devenus de
fiers supporters de Barabas, un brigand notoire, un filou notoire,
un démagogue notoire. Ils ont réclamé la libération
de Barabas au détriment de Jésus de Nazareth qui avait
guéri les malades, ressuscité les morts, fait voir
les aveugles, fait entendre les sourds, fait marcher les boiteux,
qui leur avait multiplié le pain à plusieurs reprises,
qui avait transformé l’eau en vin à Cana, qui
leur a donné les plus belles paroles qu’on ait jamais
entendues. Les Béatitudes sont une pure merveille, ou bien
quand il leur dit : « Laissez venir à moi les petits
enfants, le Royaume des Cieux est à leurs semblables »,«
Tu aimeras ton prochain comme toi-même », la
parabole de l’enfant prodigue, la parabole des ouvriers de
la dernière heure. Est-ce que tout cela méritait cet
acharnement à vouloir faire crucifier celui que 4 jours auparavant,
ils voulaient, à tout prix, faire roi ?
Qu’est-ce
que c’est que la foule ? Ce n’est rien ! La foule se
manipule comme on veut. Il n’y a jamais eu de foule. Il y
a eu quelques meneurs qui manipulent la foule dans un sens ou dans
l’autre. Ils peuvent la manipuler dans le bon sens, c’est
tant mieux et ils peuvent la manipuler dans le mauvais sens. La
preuve, c’est que dans un pays de 3 ou 4 millions d’habitants,
il y a quand même pu y avoir 1 million dans un sens et 1 million
dans un autre sens. Par conséquent, j’admire et je
respecte le million qui est dans un sens mais on ne peut pas ignorer
le million qui est dans l’autre sens aussi. On vous dit :
« Mais les autres étaient amenés de force
». Je doute que l’on puisse amener, quand même,
1 million de gens de force et la preuve, c'est que lorsqu’il
y a eu la fameuse manifestation du million qui n’a même
pas rassemblé 100.000, pourquoi ne les ont-ils pas amenés,
à ce moment là, de force ? C’était beaucoup
plus facile.
Non,
il faut bien admettre et ce n’est que comme cela qu’un
pays peut vivre, qu’il puisse y avoir des gens qui ne pensent
pas comme vous et que d’un côté comme de l’autre
d’ailleurs, lorsque quelqu’un ne pense pas comme vous,
il n’est nécessairement ni un traître, ni un
salaud, ni un crétin. Il ne pense pas comme vous. Or nous,
nous ne le l’admettons pas. Pour les loyalistes, les opposants
sont des traîtres, sont des agents de l’étranger,
des sionistes, des pro américains, des pro français
et du côté des opposants, les loyalistes, même
de bonne foi, il y en a quand même, sont aussi des agents
stipendiés.
Moi,
je préfère juger les gens sur leurs déclarations.
Par exemple, lorsque le ministre de la défense se permet
de dire, en tant que ministre de la défense, l’armée
libanaise n’est pas en mesure d’assurer seule la sécurité,
ce n’est pas permis. Je ne juge pas l’homme globalement,
je le juge sur ce discours.
Quand,
il y a quelques années, un leader que vous reconnaîtrez
sûrement mais que je ne veux pas nommer, par discrétion,
dit « Beyrouth a été détruit 7 fois,
que ce soit la 8ème », je ne l’admets pas
car Beyrouth n’est pas sa propriété, ce n’est
pas à lui de décider si on peut accepter que Beyrouth
soit détruite une 8ème fois. Ce n’est pas à
lui de le décider. Il faut voir si les Beyrouthins sont disposés
à voir Beyrouth détruite. Quand on lui a dit (et cela
moi je l’ai entendu à la télévision)
mais le monde ne vous reconnaît pas et qu’il répond
: « Moi je n’ai pas besoin que le monde me reconnaisse
», passe encore, mais qu’il ajoute : « Le
monde a besoin que je le reconnaisse », alors là,
c’est trop !
Moi
je préfère, au lieu de nous insurger les uns contre
les autres parce qu’il y a une opinion contraire, qu’on
dise ce qu’il y a de critiquable, dans le comportement de
l’autre ou dans les paroles de l’autre et que l’on
dise pourquoi en disant : « C’est mon avis
». Pourquoi toujours incriminer l’autre de mauvaise
foi ?
Je
me rappelle de ce trait d’esprit historique quand il y a eu
la fin du mandat français, en 1943, il y avait un Youssef
Zakhia, personnage folklorique très attaché à
la France. Un jour il a été arrêté parce
qu’il était partisan d’Emile Eddé et parce
qu’il était contre le départ des Français
etc. et comme on enquêtait avec lui, on lui a demandé
: « Comment vous vous appelez ? » Il répond
: « Vive la France!». Qu’est-ce que
vous faites ? «Vive la France!». Evidemment,
les partisans de l’Indépendance ne pouvaient pas admettre
cela. Mais d’un autre côté, on ne peut pas nier
que ce Youssef Zakhia aimait la France. On ne peut pas l’empêcher
d’aimer la France. On vous dit: « Comment il peut
aimer la France plus que son pays ? ». D’accord,
ce n’est pas normal, moi je ne peux pas le comprendre, vous
non plus probablement, mais lui, c’est comme cela. Il était
viscéralement attaché à la France.
Un
des grands reproches que j’adresse au Général
de Gaulle quand il a décidé – très sage
mesure d’ailleurs que j’approuve pleinement dans le
fond, pas dans la forme, car il y a là beaucoup de critiques
à faire – de quitter l’Algérie et de donner
l’indépendance à l’Algérie et qu’on
lui a dit : «Il y a 1 million de Harkis (c’est-à-dire
d’Algériens qui se sont battus aux côtés
de la France), qu’est-ce qu’il va advenir d’eux
?» et qu’il leur répond : « Ne
me parlez pas d’eux, ce sont des déchets de l’Histoire
», ce n’est pas permis, quelle que soit la justification.
D’abord, des êtres humains ne peuvent pas être
des déchets de l’Histoire et là on voit bien
le militaire qui regarde un peu la chair à canon etc. «
Des déchets de l’Histoire ! » Ce n’est
pas permis! Pour moi, ça c’est très très
grave. On m’a dit, mais ce n’est qu’un incident.
Oui, mais pour moi un incident suffit.
Mais
ces Harkis, peut-on dire que ce sont des traîtres à
leur patrie ? A mon avis, pas du tout ! Pourquoi ? Parce que ces
Harkis étaient profondément imbus de la culture française
et ils croyaient en la France et ils voulaient que l’Algérie
reste française. Evidemment, dans l’absolu, c’est
une attitude critiquable parce qu’on ne peut jamais être
contre son pays et l’indépendance de son pays et je
suis tout à fait convaincu de cela. Mais eux, dans leur conception,
ils étaient plus attachés à la France qu’ils
n’étaient attachés à l’indépendance
algérienne. Et regardez ce que la France a fait pour eux,
la France du Général de Gaulle, pas la France dans
l’absolu, elle les a traités en « déchets
de l’Histoire » et des centaines de milliers d’entre
eux ont été massacrés.
Je
crois que si on ne se décide pas à se mettre tous
à la tâche pour construire un véritable Etat
qui puisse transcender les petits intérêts individuels,
on n’aura jamais un Etat. Or le Liban que nous voulons, je
le résume en un mot. Nous voulons un Liban Etat. On ne veut
plus d’un Liban ferme, ou bien d’un Liban féodal.
Un Liban Etat. Un Etat. Regardez la France, l’Angleterre,
l’Espagne, le Portugal… Ils peuvent avoir beaucoup de
secousses politiques. Il y a eu la révolution française,
après cela la révolution de juillet, la défaite
de 1870, la débâcle de 1940, les évènements
de 1968… Il y a eu beaucoup de secousses politiques. Jamais,
même en pleine occupation allemande, la notion d’Etat
n’a disparu. La gauche s’en va, la droit vient, la droite
s’en va, la gauche vient etc., mais l’Etat demeure,
les institutions demeurent.
Chez
nous, depuis le 14 février, on a l’impression que l’Etat
n’est plus dirigé. Quand vous voyez 3 attentats en
moins de 12 jours et qu’aucun haut responsable (je ne parle
pas de magistrats dont c’est la tâche) ne se rend sur
les lieux de l’attentat, qu’on n’ouvre pas des
enquêtes sérieuses, quon ne sécurise pas les
citoyens… Dans les autres pays, quand par exemple, il y a
eu l’attentat en Espagne, le roi d’Espagne lui-même
s’est déplacé ; quand il y a eu les inondations
dans le nord de la France du temps du président Mac Mahon,
le président de la république est parti (ce jour là,
il aurait mieux fait de ne pas se déplacer car il a sorti la fameuse
bêtise historique : tout ce qu’il a trouvé à
dire c’est « Que d’eau, que d’eau !».
Mais il est parti quand même. Il est parti pour cracher une
bêtise mais il est parti quand même). Or nous cela fait
2 mois que le président Hariri a été assassiné
et on a l’impression que le Liban est une voiture sans frein,
sans volant, sans phare, qui marche… Comment elle marche ?
Je ne sais pas. Ce n’est pas normal ; c’est pour cela
que j’appelle de mes vœux un cabinet maintenant, quel
qui soit, mais qu’il y ait de nouveau un cabinet responsable
non un cabinet qui soit entrain d’expédier les affaires
courantes dont la moitié ou le ¾ sont des amateurs.
C’est de l’amateurisme. Ce cabinet, c’est du folklore.
Ce sont des amateurs.
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