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Les conflits politiques de fond
au Liban

Par Joseph Berbery

Pour qui observe de façon régulière la scène politique libanaise, de nombreuses sources de tension apparaissent au grand jour et se recoupent dans un kaléidoscope aux couleurs changeantes. Ces tensions visibles cachent toutefois des conflits de fond toujours présents dans la lutte, très rarement évoqués, et qu’il sera toujours maladroit d’ignorer si on veut vraiment abandonner le langage convenu pour voir la réalité telle qu’elle est vraiment, et non telle qu’elle nous apparaît.

Parmi les tensions visibles, certaines ont un caractère international ou régional. Et elles ne sont pas négligeables. Nul n’ignore, par exemple, que les USA ont mis en marche un plan de refonte du «Grand Moyen Orient», et que ce plan n’épargne pas le Liban.

On peut noter aussi que les Britanniques, soucieux de garder un rôle dans notre région, sont loin de s’opposer à ce plan et manoeuvrent tant bien que mal pour leur propre compte dans le cadre de ce plan. Ainsi en est-il de leur rôle en Irak, par exemple. La France, de son côté, a fini par constater qu’elle n’est pas en mesure de s’opposer au bulldozer US. Ces derniers semblent avoir décidé de reconnaître et de paraître préserver les «intérêts traditionnels» de la France dans la région, et singulièrement au Liban. C’est ainsi que, moyennant son ralliement à la résolution 1559 et de la politique que celle-ci induit, la France a été autorisée à s’associer à sa rédaction et à y apporter une légère touche particulière. Comment ignorer, par ailleurs, la lourdeur des influences syrienne, iranienne ou israélienne, sans oublier la puissance de persuasion du dinar saoudien ?

Sur le plan intérieur, c’est le clivage confessionnel qui vole la vedette à toutes les autres sources de tension. En dépit de ce qu’en disent les intellectuels progressistes, ce clivage, bien qu’il ne soit pas exclusif, est loin d’être artificiel. Lorsque le patriarche maronite, le mufti sunnite ou le président du conseil supérieur chiite, par exemple, s’expriment sur les problèmes politiques de l’heure, certes pour un laïcisant, ils s’arrogent un pouvoir qui ne leur appartient pas. Ce faisant, ils contribuent aussi à renforcer le clivage confessionnel, contribuant ainsi à occulter les autres sources de tension. Mais comment ignorer, par ailleurs, qu’ils sont souvent écoutés avec attention et respect, et que leurs interventions sont loin de tomber dans le vide. Lorsque le général Michel Aoun est plébiscité au Metn et au Kesrouan, c’est par les Chrétiens qu’il l’est. Et quoiqu’il se réclame d’un leadership national qui transcende les communautés, il faut malheureusement constater qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Ce n’est pas le socialisme, loin s’en faut, qui fait de Walid Joumblat un leader politique important, mais bel et bien sa mainmise quasi-totale sur la direction de sa communauté grâce à sa qualité de Bey, qu’il savoure sans vergogne concurremment avec son appartenance à l’Internationale socialiste.

Pour cerner la réalité libanaise dans toute sa complexité, il faut donc scruter les réalités internes des diverses communautés, sans négliger les faits géographiques et historiques qui les encadrent. Commençons par observer l’évolution -ou la stagnation- de chacune des grandes communautés constitutives du Liban. Il semble évident aux yeux des observateurs et des commentateurs qu’il existe une communauté sunnite, une communauté maronite, une communauté chiite, une communauté druze, une communauté orthodoxe, pour ne citer que les plus importantes. De fait, il arrive parfois que chacune de ces communautés réagisse à l’événement de ce qui semble être une même voix. Pourtant, regardons de plus près. Il existe des différences majeures entre les chiites du sud et ceux de la Bekaa par exemple. Les premiers ont longtemps été partagés entre une féodalité terrienne et une paysannerie travaillant misérablement la terre, ou migrant vers les villes -Saïda ou Beyrouth- pour y former un lumpen prolétariat, ou parfois émigrant en Afrique pour y chercher un meilleur sort. Dans la Bekaa, à ce modèle féodal se superposaient des structures claniques (achirat) que le Liban Sud ignore. Dans le jurd de Jbeil, les Chiites ne connaissaient pas la féodalité. C’étaient, à l’instar de leurs voisins maronites de ce même jurd, des paysans pauvres, mais propriétaires de petits lopins de terre, la configuration géographique rendant impossible la grande propriété.

Pour ce qui est des maronites, les différences entre eux sont encore plus marquées. À part leur appartenance commune au maronitisme, ni la géographie, ni le voisinage, ni l’Histoire régionale, ni l’organisation économique ou sociale ne les rapproche les uns des autres. Des différences et des intérêts majeurs les distinguent qu’ils soient du Nord, du Kesrouan, du Metn, du Chouf ou du Sud. Et que dire des maronites de Beyrouth et de sa banlieue. On peut faire la même observation pour les orthodoxes du Akkar et du Koura, par opposition à ceux de la Bekaa ou de Beyrouth. En poussant plus loin, on peut même observer des différences comportementales majeures, au sein même de Beyrouth, entre les orthodoxes d’Achrafieh qui vivent relativement loin des sunnites, et ceux de Mazraa-Mosseitbé qui sont presque en symbiose avec eux. Jusqu’ici, nous n’avons même pas évoqué les clivages sociaux, en particulier les classes sociales au sein de chaque communauté.

Par contre, il y a peu de différences entre les banquiers, ou entre les membres des professions libérales par exemple, quelle que soit leur confession. Ils ont souvent fréquenté les mêmes écoles, lisent les mêmes journaux et passent l’été dans les mêmes localités de la montagne à défaut d’habiter toujours les mêmes quartiers de Beyrouth. J’ajouterai que les alliances matrimoniales entre eux, pour minoritaires qu’elles soient, ne sont plus marginales. On trouve aussi des fonctionnaires de l’État, des cols blancs, des cols bleus ainsi que des artisans dans toutes les confessions. Et ceci est de plus en plus vrai avec l’urbanisation rampante jusqu’à 1975 puis galopante et forcée depuis lors.

Si le clivage confessionnel prend tout de même régulièrement le dessus, cela est dû d’abord au système des Milleh qui était en vigueur sous l’empire Ottoman aussi bien dans les Balkans que chez nous. Il est remarquable de noter que «libanisation» est devenu synonyme de «balkanisation», tant les mêmes causes ont produit les mêmes effets. Le système confessionnel issu des Melleh a été maintenu par une caste politique inter-confessionelle qui ne s’entendait sur rien, sauf à perpétuer un système qui garantissait son maintien au pouvoir avec tous les avantages inhérents, et par un clergé aussi bien chrétien que musulman qui en tirait puissance, prestige et prébendes. La méfiance réciproque et la méconnaissance de l’Autre ont fait le reste. Mais il ne faut pas s’y tromper. Rien n’est immuable et, sous nos yeux se sont déjà produits, se produisent encore des changements qui s’apparentent à des révolutions. Faut-il encore que nous en prenions conscience. Car, et ici je ne parviens pas à résister à mes poussées de fièvre polémique, je suis stupéfait de constater comme mes compatriotes ont de la difficulté à voir les faits en face, tant est grande chez nous l’effroyable habitude, devenue seconde nature, de balayer sous le tapis.

Pour cerner ces changements, je me vois contraint de procéder communauté par communauté. Car si l’on veut voir un jour la laïcité triompher du communautarisme, il faut bien partir de la triste réalité et des faits têtus qui résistent à toutes les théories si généreuses soient-elles. Je vais donc commencer, à tout seigneur tout honneur, par les chiites, puisque c’est chez eux que les changements ont débuté, et qu’ils semblent avoir été les plus profonds. Dès le début des années 60, débute l’érosion du pouvoir féodal dans cette communauté sous la double impulsion du Mouvement des déshérités devenu plus tard le mouvement Amal de feu l’imam Moussa Sadr, et celle du Mouvement d’Action communiste de Mohsen Ibrahim. Plus tard, cette érosion ayant fait disparaître pratiquement toute trace du système féodal, le Hezbollah viendra occuper l’immense vide qu’Amal récupéré par Nabih Berri et l’Action communiste balayée par un regain mondial d’intégrisme religieux, ne pourront pas combler. Il ne faut surtout pas négliger la part qui revient à l’éducation populaire dans ces bouleversements. La communauté qui connaissait le taux le plus élevé d’analphabètes a aujourd’hui rejoint, peut-être même devancé les autres communautés. Une classe moyenne s’est développée, surtout à cause de l’émigration. Le bilinguisme, voire le trilinguisme, sont monnaie courante. J’en choquerai peut-être quelques uns si je disais que la France table beaucoup aujourd’hui sur les chiites pour la préservation de ce qui reste de la francophonie au Liban. En deux mots comme en mille, nous pourrions dire que la partie «Renversement» de la révolution chiite s’est faite, mais que l’étape «Construction» reste à faire.

Les orthodoxes ont connu depuis les années 30 des courants politiques parallèles : l’un, patricien, clientéliste, pragmatique et informel, a largement inspiré le Destour de Béchara el Khoury. Les deux autres, populaires, ont recruté soit à l’Extrême Droite avec le Parti Social National Syrien (PSNS), soit à l’Extrême Gauche avec le parti Communiste Libanais (PCL). Le succès au sein de cette communauté de partis idéologiques s’explique par le caractère très tôt et très fortement urbanisé de cette communauté, contrairement aux chiites, aux maronites ou aux druzes. Si le courant patricien semble manquer actuellement de leaders, force est de constater que le PCL et bien plus encore le PSNS sont actuellement en panne. S’il se prépare dans la jeunesse une relève probablement laïcisante et moderniste, elle ne s’est pas encore manifestée avec force. Il se prépare aussi peut-être une résurgence du PCL qui n’a jamais, à ma connaissance, versé dans le dogmatisme et qui me semble capable de se renouveler, à charge pour lui d’élargir son assiette de recrutement aux autres communautés.

Jusqu’aux dernières élections, on aurait pu croire que la communauté sunnite, égale à elle-même, était restée telle qu’en elle-même l’Éternité l’a figée. Les grandes familles bourgeoises de Beyrouth tiennent le haut du pavé. C’est à peine si elles daignent faire une place exiguë aux Karamé ou aux Jisr de Tripoli, comme naguère il leur avait fallu céder le pas à un Solh ou deux. Cette bourgeoisie a toujours pratiqué l’attentisme, ayant le cœur et l’esprit tournés tantôt vers Baghdad, tantôt vers Damas, longtemps vers Le Caire. Le raz de marais haririen aux dernières élections semble avoir modifié cette donne. Cependant, rien n’est moins sûr. Si Baghdad est aujourd’hui aux prises avec les souffrances qui sont les siennes, si à Damas règne un pouvoir honni par Tarik el Jedideh qui ne s’est jamais fait d’illusions sur son compte depuis 1971, si Le Caire a perdu une bonne part de son pouvoir d’attraction, Riad a vite fait de prendre la relève, affairisme de grande échelle à l’appui. Et ce nouveau miroir aux alouettes fascine bien d’autres Libanais aussi à commencer par de nombreux ex-leaders maronites. Et Riad a choisi son leader en dehors des leadership traditionnels. Le personnel a donc changé, mais pas les mentalités.

Quant à la communauté druze, elle a à sa tête un leader incontesté en la personne du fils qui a succédé au père sans changer un iota à sa politique. Dans une précédente contribution à ce site, qui se voulait polémique, j’ai évoqué deux mystères au sujet des Joumblat. Depuis lors, je crois avoir percé le premier, le second restant toujours aussi hermétique. À tort ou à raison, j’ai le sentiment que les Joumblat, se considérant les héritiers des Maan, revendiquent le pouvoir sur le Mont-Liban. Ils estiment que les maronites qui ont de toujours été leurs secrétaires, les précepteurs de leurs enfants, ou encore moins que cela, les en ont floués avec le pacte national de 1943. Ce dernier a effectivement réduit, du moins théoriquement, l’influence des druzes pour en faire l’équivalent des melkites. Le jeune Kamal Joumblat, alors âgé d’à peine 26 ou 27 ans, s’attellera dès lors au rocher de Sisyphe, mais à rebours. Toutes les fois qu’il parvient à renverser un président, un autre lui succède au sommet du pouvoir. Kamal Sisyphe Joumblat doit reprendre sa tâche pour l’en faire descendre. À sa mort tragique, son fils poursuivra l’œuvre paternelle. Le second mystère des Joumblat, à savoir comment fait-on pour être Kamal ou Walid Bey, demeurer dans un palais seigneurial, y recevoir chaque année l’hommage de ses féaux et, simultanément être le plus sérieusement du monde président du Parti Socialiste Progressiste, membre de l’Internationale socialiste aux assises de laquelle on assiste sans esquisser un sourire. Ce mystère garde pour moi toute son opacité.

Les maronites n’ont connu, à une exception près sur laquelle je reviendrai plus loin, que des formations clientélistes autour de notables : le Destour de Béchara el Khoury, le Bloc National de la famille Eddé, plus tardivement le PNL de Camille Chamoun admis tardivement dans le club des notables. Mais, contrairement à ces blocs et coalitions de notables, les Kataeb se présentent d’abord comme un mouvement, puis comme un parti politique doté d’une idéologie et d’une organisation. C’est loin des familles patriciennes, auprès des petites gens qu’il recrute. Mais aussi chez certains intellectuels désireux de s’éloigner du clientélisme ambiant. Pierre Gemayel, très habile organisateur, donne au mouvement un caractère para-militaire inspiré des mouvements fascistes en plein essor dans les années 30. Mais en même temps, il emprunte aux communistes leur modèle d’organisation en s’appropriant jusqu’à leur terminologie organisationnelle : bureau politique, comité central, cellules, camarades, etc. Le personnalisme d’Emmanuel Mounier inspirera sa philosophie politique quand Édouard Saab arrivera à convaincre le «chef suprême» de la nécessité d’une telle philosophie. Ce parti gardera son caractère idéologique, et sera combattu férocement par le club des notables jusqu’en 1958. À partir de cette année-pivot, les notables maronites seront bien obligés de faire une place à Cheikh Pierre. Et celui-ci, congédiant les intellectuels ou les acculant à la démission, peaufinera sa mainmise sur le parti. Les Kataeb, qui étaient jusqu’ici l’équivalent maronite du PSNS ou du PCL, deviendront la chose de Pierre Gemayel. À sa mort, Amine ne saura pas recueillir l’héritage laissé depuis lors en déshérence entre les mains de présidents aussi nombreux qu’éphémères.

Cependant, les dernières élections ont montré qu’une révolution s’est opérée chez les maronites, balayant les notables aussi bien que les Kataeb toutes factions confondues. Les seuls notables, les seuls FL, le seul Kataeb qui ont surnagé le doivent soit à un vote non maronite (Chouf, Baabda, Liban-Nord, Liban-Sud), soit à l’absence d’adversaire (Beyrouth), soit à la complaisance du CPL (Bikfaya), ou encore à un vote essentiellement local à caractère plus municipal que législatif (Bécharré). Michel Aoun a manifestement raflé toute la donne. Au-delà de la campagne de dénigrement -parfaitement prévisible- lancée contre lui, se pose la question de savoir s’il s’agit d’un général Boulanger plus velléitaire qu’homme d’État, ou s’il saura compléter sa révolution en la sortant à tout prix de son carcan maronito-chrétien.

En résumé, il s’est produit dans les deux communautés les plus importantes du pays de profonds bouleversements dont on peut difficilement évaluer les conséquences. Ces bouleversements, au contraire de la Révolution américaine, de la Révolution française ou de la Révolution bolchevique, semblent s’être produits plutôt spontanément. Dès lors, au moins deux questions se posent :

1- Ceux qui ont aujourd’hui cueilli le fruit de ces bouleversements sauront-ils s’en servir pour sortir notre malheureux pays de son ornière ? Il leur faudra pour cela s’allier sur des bases suffisamment claires pour se faire pleinement confiance mutuellement. Cette confiance mutuelle ne sera pas de trop pour leur permettre de naviguer à travers les mines, les torpilles, les écueils locaux, régionaux et internationaux qui jalonnent leur parcours.

2- Pourront-ils amener les autres communautés à emboîter le pas, et à opérer les changements internes qui sont absolument essentiels à l’entreprise de rénovation nationale ? Attention ici aux bonnes intentions. L’enfer en est pavé, dit-on. En 1858, Tanios Chahine, un rêveur sympathique, a voulu étendre aux paysans druzes la jacquerie qu’il avait conduite contre les Khazen, et à laquelle il avait accolé le titre pompeux de révolution. Mal lui en a pris. Les seigneurs druzes ont vite fait de détourner la colère de leurs paysans sur un bouc émissaire. Ce furent les événements de 1860.

Le 8.9.2005

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