On
peut noter aussi que les Britanniques, soucieux de garder
un rôle dans notre région, sont loin de s’opposer
à ce plan et manoeuvrent tant bien que mal pour
leur propre compte dans le cadre de ce plan. Ainsi en
est-il de leur rôle en Irak, par exemple. La France,
de son côté, a fini par constater qu’elle
n’est pas en mesure de s’opposer au bulldozer
US. Ces derniers semblent avoir décidé de
reconnaître et de paraître préserver
les «intérêts traditionnels»
de la France dans la région, et singulièrement
au Liban. C’est ainsi que, moyennant son ralliement
à la résolution 1559 et de la politique
que celle-ci induit, la France a été autorisée
à s’associer à sa rédaction
et à y apporter une légère touche
particulière. Comment ignorer, par ailleurs, la
lourdeur des influences syrienne, iranienne ou israélienne,
sans oublier la puissance de persuasion du dinar saoudien
?
Sur
le plan intérieur, c’est le clivage confessionnel
qui vole la vedette à toutes les autres sources
de tension. En dépit de ce qu’en disent les
intellectuels progressistes, ce clivage, bien qu’il
ne soit pas exclusif, est loin d’être artificiel.
Lorsque le patriarche maronite, le mufti sunnite ou le
président du conseil supérieur chiite, par
exemple, s’expriment sur les problèmes politiques
de l’heure, certes pour un laïcisant, ils s’arrogent
un pouvoir qui ne leur appartient pas. Ce faisant, ils
contribuent aussi à renforcer le clivage confessionnel,
contribuant ainsi à occulter les autres sources
de tension. Mais comment ignorer, par ailleurs, qu’ils
sont souvent écoutés avec attention et respect,
et que leurs interventions sont loin de tomber dans le
vide. Lorsque le général Michel Aoun est
plébiscité au Metn et au Kesrouan, c’est
par les Chrétiens qu’il l’est. Et quoiqu’il
se réclame d’un leadership national qui transcende
les communautés, il faut malheureusement constater
qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. Ce
n’est pas le socialisme, loin s’en faut, qui
fait de Walid Joumblat un leader politique important,
mais bel et bien sa mainmise quasi-totale sur la direction
de sa communauté grâce à sa qualité
de Bey, qu’il savoure sans vergogne concurremment
avec son appartenance à l’Internationale
socialiste.
Pour
cerner la réalité libanaise dans toute sa
complexité, il faut donc scruter les réalités
internes des diverses communautés, sans négliger
les faits géographiques et historiques qui les
encadrent. Commençons par observer l’évolution
-ou la stagnation- de chacune des grandes communautés
constitutives du Liban. Il semble évident aux yeux
des observateurs et des commentateurs qu’il existe
une communauté sunnite, une communauté maronite,
une communauté chiite, une communauté druze,
une communauté orthodoxe, pour ne citer que les
plus importantes. De fait, il arrive parfois que chacune
de ces communautés réagisse à l’événement
de ce qui semble être une même voix. Pourtant,
regardons de plus près. Il existe des différences
majeures entre les chiites du sud et ceux de la Bekaa
par exemple. Les premiers ont longtemps été
partagés entre une féodalité terrienne
et une paysannerie travaillant misérablement la
terre, ou migrant vers les villes -Saïda ou Beyrouth-
pour y former un lumpen prolétariat, ou parfois
émigrant en Afrique pour y chercher un meilleur
sort. Dans la Bekaa, à ce modèle féodal
se superposaient des structures claniques (achirat) que
le Liban Sud ignore. Dans le jurd de Jbeil, les Chiites
ne connaissaient pas la féodalité. C’étaient,
à l’instar de leurs voisins maronites de
ce même jurd, des paysans pauvres, mais propriétaires
de petits lopins de terre, la configuration géographique
rendant impossible la grande propriété.
Pour
ce qui est des maronites, les différences entre
eux sont encore plus marquées. À part leur
appartenance commune au maronitisme, ni la géographie,
ni le voisinage, ni l’Histoire régionale,
ni l’organisation économique ou sociale ne
les rapproche les uns des autres. Des différences
et des intérêts majeurs les distinguent qu’ils
soient du Nord, du Kesrouan, du Metn, du Chouf ou du Sud.
Et que dire des maronites de Beyrouth et de sa banlieue.
On peut faire la même observation pour les orthodoxes
du Akkar et du Koura, par opposition à ceux de
la Bekaa ou de Beyrouth. En poussant plus loin, on peut
même observer des différences comportementales
majeures, au sein même de Beyrouth, entre les orthodoxes
d’Achrafieh qui vivent relativement loin des sunnites,
et ceux de Mazraa-Mosseitbé qui sont presque en
symbiose avec eux. Jusqu’ici, nous n’avons
même pas évoqué les clivages sociaux,
en particulier les classes sociales au sein de chaque
communauté.
Par
contre, il y a peu de différences entre les banquiers,
ou entre les membres des professions libérales
par exemple, quelle que soit leur confession. Ils ont
souvent fréquenté les mêmes écoles,
lisent les mêmes journaux et passent l’été
dans les mêmes localités de la montagne à
défaut d’habiter toujours les mêmes
quartiers de Beyrouth. J’ajouterai que les alliances
matrimoniales entre eux, pour minoritaires qu’elles
soient, ne sont plus marginales. On trouve aussi des fonctionnaires
de l’État, des cols blancs, des cols bleus
ainsi que des artisans dans toutes les confessions. Et
ceci est de plus en plus vrai avec l’urbanisation
rampante jusqu’à 1975 puis galopante et forcée
depuis lors.
Si
le clivage confessionnel prend tout de même régulièrement
le dessus, cela est dû d’abord au système
des Milleh qui était en vigueur sous l’empire
Ottoman aussi bien dans les Balkans que chez nous. Il
est remarquable de noter que «libanisation»
est devenu synonyme de «balkanisation»,
tant les mêmes causes ont produit les mêmes
effets. Le système confessionnel issu des Melleh
a été maintenu par une caste politique inter-confessionelle
qui ne s’entendait sur rien, sauf à perpétuer
un système qui garantissait son maintien au pouvoir
avec tous les avantages inhérents, et par un clergé
aussi bien chrétien que musulman qui en tirait
puissance, prestige et prébendes. La méfiance
réciproque et la méconnaissance de l’Autre
ont fait le reste. Mais il ne faut pas s’y tromper.
Rien n’est immuable et, sous nos yeux se sont déjà
produits, se produisent encore des changements qui s’apparentent
à des révolutions. Faut-il encore que nous
en prenions conscience. Car, et ici je ne parviens pas
à résister à mes poussées
de fièvre polémique, je suis stupéfait
de constater comme mes compatriotes ont de la difficulté
à voir les faits en face, tant est grande chez
nous l’effroyable habitude, devenue seconde nature,
de balayer sous le tapis.
Pour
cerner ces changements, je me vois contraint de procéder
communauté par communauté. Car si l’on
veut voir un jour la laïcité triompher du
communautarisme, il faut bien partir de la triste réalité
et des faits têtus qui résistent à
toutes les théories si généreuses
soient-elles. Je vais donc commencer, à tout seigneur
tout honneur, par les chiites, puisque c’est chez
eux que les changements ont débuté, et qu’ils
semblent avoir été les plus profonds. Dès
le début des années 60, débute l’érosion
du pouvoir féodal dans cette communauté
sous la double impulsion du Mouvement des déshérités
devenu plus tard le mouvement Amal de feu l’imam
Moussa Sadr, et celle du Mouvement d’Action communiste
de Mohsen Ibrahim. Plus tard, cette érosion ayant
fait disparaître pratiquement toute trace du système
féodal, le Hezbollah viendra occuper l’immense
vide qu’Amal récupéré par Nabih
Berri et l’Action communiste balayée par
un regain mondial d’intégrisme religieux,
ne pourront pas combler. Il ne faut surtout pas négliger
la part qui revient à l’éducation
populaire dans ces bouleversements. La communauté
qui connaissait le taux le plus élevé d’analphabètes
a aujourd’hui rejoint, peut-être même
devancé les autres communautés. Une classe
moyenne s’est développée, surtout
à cause de l’émigration. Le bilinguisme,
voire le trilinguisme, sont monnaie courante. J’en
choquerai peut-être quelques uns si je disais que
la France table beaucoup aujourd’hui sur les chiites
pour la préservation de ce qui reste de la francophonie
au Liban. En deux mots comme en mille, nous pourrions
dire que la partie «Renversement»
de la révolution chiite s’est faite, mais
que l’étape «Construction»
reste à faire.
Les
orthodoxes ont connu depuis les années 30 des courants
politiques parallèles : l’un, patricien,
clientéliste, pragmatique et informel, a largement
inspiré le Destour de Béchara el Khoury.
Les deux autres, populaires, ont recruté soit à
l’Extrême Droite avec le Parti Social National
Syrien (PSNS), soit à l’Extrême Gauche
avec le parti Communiste Libanais (PCL). Le succès
au sein de cette communauté de partis idéologiques
s’explique par le caractère très tôt
et très fortement urbanisé de cette communauté,
contrairement aux chiites, aux maronites ou aux druzes.
Si le courant patricien semble manquer actuellement de
leaders, force est de constater que le PCL et bien plus
encore le PSNS sont actuellement en panne. S’il
se prépare dans la jeunesse une relève probablement
laïcisante et moderniste, elle ne s’est pas
encore manifestée avec force. Il se prépare
aussi peut-être une résurgence du PCL qui
n’a jamais, à ma connaissance, versé
dans le dogmatisme et qui me semble capable de se renouveler,
à charge pour lui d’élargir son assiette
de recrutement aux autres communautés.
Jusqu’aux
dernières élections, on aurait pu croire
que la communauté sunnite, égale à
elle-même, était restée telle qu’en
elle-même l’Éternité l’a
figée. Les grandes familles bourgeoises de Beyrouth
tiennent le haut du pavé. C’est à
peine si elles daignent faire une place exiguë aux
Karamé ou aux Jisr de Tripoli, comme naguère
il leur avait fallu céder le pas à un Solh
ou deux. Cette bourgeoisie a toujours pratiqué
l’attentisme, ayant le cœur et l’esprit
tournés tantôt vers Baghdad, tantôt
vers Damas, longtemps vers Le Caire. Le raz de marais
haririen aux dernières élections semble
avoir modifié cette donne. Cependant, rien n’est
moins sûr. Si Baghdad est aujourd’hui aux
prises avec les souffrances qui sont les siennes, si à
Damas règne un pouvoir honni par Tarik el Jedideh
qui ne s’est jamais fait d’illusions sur son
compte depuis 1971, si Le Caire a perdu une bonne part
de son pouvoir d’attraction, Riad a vite fait de
prendre la relève, affairisme de grande échelle
à l’appui. Et ce nouveau miroir aux alouettes
fascine bien d’autres Libanais aussi à commencer
par de nombreux ex-leaders maronites. Et Riad a choisi
son leader en dehors des leadership traditionnels. Le
personnel a donc changé, mais pas les mentalités.
Quant
à la communauté druze, elle a à sa
tête un leader incontesté en la personne
du fils qui a succédé au père sans
changer un iota à sa politique. Dans une précédente
contribution à ce site, qui se voulait polémique,
j’ai évoqué deux mystères au
sujet des Joumblat. Depuis lors, je crois avoir percé
le premier, le second restant toujours aussi hermétique.
À tort ou à raison, j’ai le sentiment
que les Joumblat, se considérant les héritiers
des Maan, revendiquent le pouvoir sur le Mont-Liban. Ils
estiment que les maronites qui ont de toujours été
leurs secrétaires, les précepteurs de leurs
enfants, ou encore moins que cela, les en ont floués
avec le pacte national de 1943. Ce dernier a effectivement
réduit, du moins théoriquement, l’influence
des druzes pour en faire l’équivalent des
melkites. Le jeune Kamal Joumblat, alors âgé
d’à peine 26 ou 27 ans, s’attellera
dès lors au rocher de Sisyphe, mais à rebours.
Toutes les fois qu’il parvient à renverser
un président, un autre lui succède au sommet
du pouvoir. Kamal Sisyphe Joumblat doit reprendre sa tâche
pour l’en faire descendre. À sa mort tragique,
son fils poursuivra l’œuvre paternelle. Le
second mystère des Joumblat, à savoir comment
fait-on pour être Kamal ou Walid Bey, demeurer dans
un palais seigneurial, y recevoir chaque année
l’hommage de ses féaux et, simultanément
être le plus sérieusement du monde président
du Parti Socialiste Progressiste, membre de l’Internationale
socialiste aux assises de laquelle on assiste sans esquisser
un sourire. Ce mystère garde pour moi toute son
opacité.
Les
maronites n’ont connu, à une exception près
sur laquelle je reviendrai plus loin, que des formations
clientélistes autour de notables : le Destour de
Béchara el Khoury, le Bloc National de la famille
Eddé, plus tardivement le PNL de Camille Chamoun
admis tardivement dans le club des notables. Mais, contrairement
à ces blocs et coalitions de notables, les Kataeb
se présentent d’abord comme un mouvement,
puis comme un parti politique doté d’une
idéologie et d’une organisation. C’est
loin des familles patriciennes, auprès des petites
gens qu’il recrute. Mais aussi chez certains intellectuels
désireux de s’éloigner du clientélisme
ambiant. Pierre Gemayel, très habile organisateur,
donne au mouvement un caractère para-militaire
inspiré des mouvements fascistes en plein essor
dans les années 30. Mais en même temps, il
emprunte aux communistes leur modèle d’organisation
en s’appropriant jusqu’à leur terminologie
organisationnelle : bureau politique, comité central,
cellules, camarades, etc. Le personnalisme d’Emmanuel
Mounier inspirera sa philosophie politique quand Édouard
Saab arrivera à convaincre le «chef suprême»
de la nécessité d’une telle philosophie.
Ce parti gardera son caractère idéologique,
et sera combattu férocement par le club des notables
jusqu’en 1958. À partir de cette année-pivot,
les notables maronites seront bien obligés de faire
une place à Cheikh Pierre. Et celui-ci, congédiant
les intellectuels ou les acculant à la démission,
peaufinera sa mainmise sur le parti. Les Kataeb, qui étaient
jusqu’ici l’équivalent maronite du
PSNS ou du PCL, deviendront la chose de Pierre Gemayel.
À sa mort, Amine ne saura pas recueillir l’héritage
laissé depuis lors en déshérence
entre les mains de présidents aussi nombreux qu’éphémères.
Cependant,
les dernières élections ont montré
qu’une révolution s’est opérée
chez les maronites, balayant les notables aussi bien que
les Kataeb toutes factions confondues. Les seuls notables,
les seuls FL, le seul Kataeb qui ont surnagé le
doivent soit à un vote non maronite (Chouf, Baabda,
Liban-Nord, Liban-Sud), soit à l’absence
d’adversaire (Beyrouth), soit à la complaisance
du CPL (Bikfaya), ou encore à un vote essentiellement
local à caractère plus municipal que législatif
(Bécharré). Michel Aoun a manifestement
raflé toute la donne. Au-delà de la campagne
de dénigrement -parfaitement prévisible-
lancée contre lui, se pose la question de savoir
s’il s’agit d’un général
Boulanger plus velléitaire qu’homme d’État,
ou s’il saura compléter sa révolution
en la sortant à tout prix de son carcan maronito-chrétien.
En
résumé, il s’est produit dans les
deux communautés les plus importantes du pays de
profonds bouleversements dont on peut difficilement évaluer
les conséquences. Ces bouleversements, au contraire
de la Révolution américaine, de la Révolution
française ou de la Révolution bolchevique,
semblent s’être produits plutôt spontanément.
Dès lors, au moins deux questions se posent :
1-
Ceux qui ont aujourd’hui cueilli le fruit de ces
bouleversements sauront-ils s’en servir pour sortir
notre malheureux pays de son ornière ? Il leur
faudra pour cela s’allier sur des bases suffisamment
claires pour se faire pleinement confiance mutuellement.
Cette confiance mutuelle ne sera pas de trop pour leur
permettre de naviguer à travers les mines, les
torpilles, les écueils locaux, régionaux
et internationaux qui jalonnent leur parcours.
2-
Pourront-ils amener les autres communautés à
emboîter le pas, et à opérer les changements
internes qui sont absolument essentiels à l’entreprise
de rénovation nationale ? Attention ici aux bonnes
intentions. L’enfer en est pavé, dit-on.
En 1858, Tanios Chahine, un rêveur sympathique,
a voulu étendre aux paysans druzes la jacquerie
qu’il avait conduite contre les Khazen, et à
laquelle il avait accolé le titre pompeux de révolution.
Mal lui en a pris. Les seigneurs druzes ont vite fait
de détourner la colère de leurs paysans
sur un bouc émissaire. Ce furent les événements
de 1860.
Le 8.9.2005
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